Quelqu’un qui me comprenne

Quelqu’un qui me comprenne

se sentir compris Splashing meme, MdV 2020.

« Pour me comprendre, il faudrait savoir qui je suis

Pour me comprendre, il faudrait connaître ma vie

et pour l’apprendre, devenir mon ami.

Pour me comprendre il aurait fallu au moins ce soir

pouvoir surprendre le chemin d’un de mes regards

tristes mais tendres, perdus dans le hasard. » Michel Berger, Pour me comprendre

 

A la recherche d’un autre que soi qui porterait en lui les mêmes élans, les mêmes terreurs, les mêmes regards, voilà à quoi nous passons notre vie: chercher en l’autre des signes confirmant notre identité et nous faisant nous sentir moins seuls. L’altérité vécue comme recherche d’une gémellité initiale, nous qui sommes devenus un à partir de deux individus. Irrémédiablement seuls.

 

Il y a ceux qui sont censés nous comprendre d’office, du moins c’est ce qui se raconte et c’est ce qu’on s’obstine à croire pour éviter de réaliser que ça ne marche pas toujours aussi bien qu’on le voudrait… Famille : incompréhension? Revient souvent cette idée d’être le vilain petit canard, celui qui n’a pas rempli les obligations attendues de l’enfant parfait. Celui qui est un peu à part, qu’on ne comprend pas bien. Et tous les autres qui gravitent autour de nous et qui pourraient nous comprendre si la théorie matchait la réalité: les mêmes valeurs, les mêmes goûts, et pourtant il ne se passe rien. Incompris, nous ne comprenons pas pourquoi alors que nous avons tout pour nous entendre, l’alchimie ne prend pas.

 

Il y a ceux qui débarquent dans notre vie et nous comprennent sans mot dire. Ils nous ont reconnus, de cette reconnaissance tacite – pas magique – qui fait qu’on se sent en confiance durablement. Cet accord donné dès le départ est de celui qui aide à être soi-même en présence de l’autre, à assumer les parts de soi qu’on cache le reste du temps. A oser s’affirmer et forger son identité au contact d’autrui, ce qui revient à aimer l’altérité quand elle est à l’opposé de notre fonctionnement. Une fois compris, la peur de l’autre diminue: nous savons que nous pouvons être en sécurité émotionnelle avec celui qui nous comprend. Il est donc possible d’exister en étant bien en soi, et d’évoluer en respectant ce qui fait l’essence de notre être.

 

Les reconnaissances mutuelles sont inattendues et n’obéissent à aucune règle, c’est pourquoi elles déjouent les plans des conventions sociales.

N. avait dix ans cette année-là. C’était la petite fille que j’étais à son âge, en mieux (elle, mieux que moi). Pour un enseignant, il est indispensable de se comporter avec justesse et équité envers tous. Il me fut difficile parfois de retenir les preuves de mon affection envers N. Je m’efforçais de garder une bienveillance neutre. Et puis un jour fut plus douloureux que les autres pour elle. Les enfants sont cruels entre eux parce qu’ils savent détecter les failles et mettent à nu la vulnérabilité des pairs. N. avait été blessée au plus profond d’elle-même et pleurait au retour d’une récré. Il aura suffi de quelques minutes à écouter, parler, pour que N. soit rassurée, au moins pour un temps. J’avais vu sa blessure, elle avait pu parler, j’ai mis les mots qu’il fallait. ça n’était rien si ce n’est que je savais ce qu’elle ressentait, jusque dans mes tripes.

Nous avons scellé un pacte ce jour-là: on s’était comprises, je l’avais reconnue. Et elle aussi m’avait reconnue, je crois.

 

Etre compris c’est être reconnu. Un sentiment de déjà vu qui aide à élargir ses visions personnelles et s’ouvrir un peu plus, un peu mieux, dans la confiance et le respect mutuels . Si nous restons réceptifs et à l’écoute de notre petite voix intérieure, nous pouvons sentir cet élan vers des personnes sur la même longueur d’onde que nous. Les appels d’âmes voisines sont plus nombreux qu’on ne le croit; je pense qu’en sachant intimement que nous ne sommes pas des esseulés mais plutôt des fragments éclatés d’une même roche, on peut gagner la certitude de pouvoir rencontrer un jour quelqu’un qui nous comprenne vraiment.

                                                                               marion dorval

Conte créatif: cheminer le chemin

Conte créatif: cheminer le chemin

 conte créatifCaminhando o caminho – cheminant le chemin

 

Cheminant le chemin, les pieds bien sur la terre qui me le rend bien.

Au petit matin, traverser les nuées endormies et s’acheminer jusqu’au début du parcours ; par cœur parcours dans les pieds dans les naseaux dans les flancs. Un paysage imprimé par l’habitude de poser yeux, talons et souffle aux mêmes tournants. Ce chemin, c’est ouvrir une petite boîte de chocolats dont on connaît les variétés à l’avance. On sait par quoi on commencera, la tentation est grande, le plaisir garanti. La réassurance de trouver la même saveur : non rien n’a changé, fidèle à sa promesse le morceau fond et délivre exactement ce qu’on en attendait. On garde pour les derniers instants ce qui n’a pas notre préférence première mais permettra de figer jusqu’à la prochaine fois le souvenir des saveurs stérilisées.

 

Aujourd’hui ces relents d’hier me paraissent lourds, j’ai envie d’un nouveau chocolat, rangé dans une autre case que la deuxième en partant du bord droit. Qui me surprendra, qui m’apportera cette nouvelle boîte, nouvelle version capable de me faire m’émerveiller et reprendre mon souffle enfin ? Du premier au dernier chocolat, j’ai soudain envie d’un décor à la Hansel et Gretel où tout serait neuf, du papier doré aux formes des sucreries. Un changement de décor qui me procurerait un nouveau goût en bouche et le désir de nouvelles marches à gravir.

 

C’est ainsi qu’au sortir de l’impasse, je prends le chemin à l’envers. J’aborde la forêt par l’autre côté, et c’est celle d’Hansel et Gretel qui m’apparaît. Mes pieds sont les mêmes pourtant, mes lunettes n’ont pas changé. Quelque chose autour de moi semble soudain mobile : voilà que je suis déjà rendue au portail bleu, alors que je n’ai pas remarqué le poulailler juste avant. C’est qu’à l’envers ma mémoire du parcours est moins bonne ; j’ai beau rembobiner le trajet habituel de ma boîte-chocolats, plus rien n’est à sa place au bon moment. Je rate ce que je voyais précisément parce que je m’y attendais à l’endroit voulu, mais je découvre avec délice des chocolats-endroits se substituant aux chocolats-doudous-d’habitude. Mes pieds absorbent les chocs du sol avec plus de légèreté, portés par l’allant d’un élan neuf. Tout ce temps entre le portail bleu et la table de pique-nique, alors qu’autrefois cette portion était la plus délaissée par mes sens. Mon regard attribue une nouvelle temporalité à ces sections quelconques il y a encore juste une semaine. Redécouvrir, enlever cette poussière dans mes mouvements et me laisser porter par tout ce qu’il reste à sentir, humer, palper d’écorces à l’envers, décortiquer par la face nord.

A rebours, le chemin m’aura offert un autre visage. Au retour pieds mains peau ragaillardis sourire enfantin papiers dorés Hansel & Gretel tout réunis dans une boîte ouverte à l’envers. Il aura suffi de choisir cette contrainte nouvelle : déplacer mes pieds d’une autre façon, pour qu’en moi changent aussi certaines places et certains regards, pour une saveur différente. Plus puissante que la saveur connue rassurante. 

Les heures offrent alors elles-mêmes d’autres chemins. Rentrer n’est plus synonyme de refermer la boîte en espérant secrètement retrouver tout pareil tout autant que redouter la routine assassine : voilà qu’il est un souffle qui portera pieds-têtes plus légers ailleurs, même si c’est encore un peu ici. Plus loin dedans, en réinventant les détours. Dorer sa peau d’un papier nouveau et aimer les places arpentées.

 

 

Lire c’est bien, vivre c’est mieux.

Pour renouveler son regard sur soi et ce qui nous entoure, je vous invite dans mon Labo créatif :