perfectionnisme

Les succulents ratages

 

Regarde, comme cela aurait presque l’air bon! Comme on dit : “il n’y a que des bonnes choses dedans, ça ne peut pas être mauvais.”

Je me prête souvent au jeu de l’improvisation culinaire, puisque finalement improviser vocalement a contaminé mes autres tâches quotidiennes, mes gestes envers moi et envers les autres aussi. Prise d’un élan de spontanéité, j’ai rassemblé le matériel et les idées en vrac.

J’ai pris ce qu’il fallait pour ce qui devait ressembler à un crumble salé vegan. Au final, ça n’a pas pris du tout… en apparence, la forme est respectée. ça c’est tout l’impro: tu penses que tu vas obtenir un résultat joli, parce que tu as réuni les ingrédients nécessaires. En fait de joli, tu as quelque chose d’immangeabe! La sauce n’a pas pris entre eux, la mayo n’a pas monté. 

Déçue? Oui, tant d’efforts, tant d’attente pour un si piètre résultat. Et après? J’ai bien ri, figure-toi. L’impro m’apprend ça, depuis toujours: espère, et tu seras déçu. Libère, et tu pourras rire si c’est raté à ton goût, savourer sans retenue si ça te plaît. Si tu as le moindre attachement, alors l’expérience se révèlera douloureuse pour ton ego: quoi, j’ai raté, je suis nulle… Bien sûr, ce sont les principes de base de la méditation, que crois-tu? Chaque action est propice à méditer, surtout celles qui consistent à cuisiner et à chanter. 

Et surtout surtout: tu ne t’appesantis pas, oh non pas de lourdeur, tout se joue dans l’instant. Ne crois pas que ce ne sont que des one shots qui se succèdent, sans queue ni tête, bouts de recettes, bouts de relations, bouts de sons… non: c’est un apprentissage, car à chaque essai, chaque élan, ton corps réagit pour t’indiquer si la voie est quelque part par là. ça se construit par strates, des lamés de pâte feuilletée, au fil du temps. Ne sois pas pressé, joue simplement.

Au fond, on devient aiguilleur de son propre ciel. Les envolées peuvent bien retomber comme un soufflé, il restera l’élan. C’est ça qui compte: tu as mis tes mains dans la farine, tu as osé les mots devant lui, tu as tenté sans aucune certitude sur le résultat. Expérience concrète et si intime à la fois, qui pourrait croire que c’est juste avec ce qu’on trimballe du matin au soir entre nos os, qu’on parvient à cheminer vers le coeur de soi? 

Bien sûr j’ai pris la photo du ratage: c’est là que c’est succulent! On peut tout imaginer: la prochaine fois, un peu plus de farine ou un peu moins d’huile? Que rajouter, qu’est-ce qu’on peut enlever?  (suite en commentaire)

Tu sais, tu me demandais l’autre fois: et si je déraille quand je chante? Et si finalement ma voix sonnait affreusement, au point que je développe un complexe?

Alors j’espère que mon échec patent dans mon petit labo de cuisine t’aura aidé à comprendre: plante-toi, plante-toi pour de bon les deux pieds dans la terre ou plutôt la voix à fond pour faire résonner ton arbre-tronc (tu te souviens, le tronc-caisse de résonance?), sinon jamais l’écho de ta voix ne montera à toi, jamais tu ne sauras de quoi tu es capable, jamais tu ne goûteras ni n’entendras de quoi tu es fait. Lance-toi pour le jeu, pour chercher sans attendre, pour conquérir sans gloire et pour avancer sans jamais arriver quelque part.

Rater est bon, c’est préparer le meilleur, se connaître sur le bout des doigts, explorer son territoire sans le circonscrire, l’étendre là où ça fait du bien – oui, va là où ça fait du bien, là où tu peux rire de toi, déguster tes réussites sans les retenir, sans avoir peur de ne pas pouvoir les reproduire. Improvise et joue. Tant pis si ça sonne dégueulasse: tu iras chercher dans une autre gamme plus tard, la prochaine fois! 

J’ai déjà hâte de remettre mes mains dans la pâte, je sais que mon corps et ma tête ont tout enregistré des textures et des proportions appropriées, du moins plus à mon goût! 

A nos succulents ratages, tu me raconteras les tiens, dis?

Marion

 

Lire c’est bien, vivre c’est mieux.

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