Eric, artiste origami: la création vecteur d’intégration sociale

  On peut se sentir différent et réussir son intégration sociale…


J’accompagne par l’expression créatrice tous ceux qui souhaitent accéder à la liberté d’être enfin eux-mêmes.
Naturellement, j’aime découvrir des personnes qui ont elles-mêmes fait ce chemin. Dans cette série d’entrevues, je suis allée à la rencontre de créateurs atypiques et inspirants. J’espère que chacun d’eux vous donnera l’envie de vous lancer dans une pratique créatrice pour oser davantage être vous, sans la peur du regard des autres.  

 A la rencontre d’Eric, le plieur fou…

 Qui es-tu Eric?

Je suis démesure passionnelle. Je suis un esprit libéré des conventions et influences et dont les créations sont à son image: une part de ma personnalité qui se sait imparfaite car la recherche de la perfection ne laisse pas de place à l’imagination dans la création. Mon âme d’artiste a appris à souffrir de cette contradiction car la réussite d’un acte n’est pas liée à sa perfection.

  • Pourquoi as-tu choisi de dédier ton temps à la création en origami ? 

2 façons de répondre. La première: j’ai toujours aimé la nature, l’art et les casse-têtes et l’origami et la convergence des trois. La seconde : Ce n’est pas un choix, je suis diagnostiqué autiste asperger et je suis intimement lié à mes intérêts spécifiques, ils font partie de moi, de mon fonctionnement. L’origami est une part importante de ma vie.

  • Comment t’y es-tu pris pour débuter l’origami et trouver ta propre façon de faire ? 

Suite au visionnage d’un film ou je fus émerveillé par la magie de l’origami, j’ai cherché seul, avec la feuille de papier, dès lors je n’ai eu de cesse de plier jusqu’à obtention de mes propres créations , et ce depuis 20 ans désormais.

  • Au début de ton parcours artistique, as-tu eu peur de montrer ce que tu créais? Si oui, comment as-tu franchi le pas ?

Oui, en tant qu’autiste asperger, il était difficile pour moi de me confronter aux autres. De plus je ne pliais pas pour les autres en premier lieu mais pour moi. Puis c’est avec l’origami que je vais mettre en œuvre une manière différente d’aborder l’autre en l’utilisant comme vecteur d’intégration sociale, en écartant le regard de ma personne vers l’intérêt. Ainsi, je vais pouvoir l’utiliser pour m’insérer, par le geste mais tout en restant discret derrière le bouclier qu’est la feuille de papier.

L’origami a cet avantage qu’il est un art visuel que l’on peut montrer aisément, il surprend et capte l’attention. Cela m’a permis de rester dans un « cadre »  connu et sécurisant et une manière possible de se faire remarquer de façon positive au sein de la société.

  • Est-ce que tu te sens différent des autres ? Comment le vis-tu?

Assurément et ce depuis l’enfance, ou du moins la dizaine, quand j’ai réellement pris conscience des « autres ». Difficile de dire si je le vis bien ou non, cela dépend de qui m’entoure, à qui je suis confronté, le contexte. Il faut vivre dans la tête d’un asperger pour comprendre, avec ces perceptions sensorielles et réflexions sur l’univers qui m’entoure.

 

  • A ton avis, en quoi le fait de créer peut nous aider à nous sentir plus proche des autres ?

Comme je l’ai exprimé dans une question précédente à demi mot, en tant qu’asperger, l’origami a été pour moi un vecteur d’intégration sociale ! Et cela je le porte lors de la mise en place de mes ateliers ou la communication est un point important.

  • Au quotidien, qu’est-ce que ça t’apporte de créer? En quoi est-ce que ça influence ton rapport aux autres, ta vision de la vie ?

Cela m’apporte un bien être essentiel, une satisfaction d’avoir donné la vie, mes œuvres sont mes enfants. Pendant ce laps de temps de création, je suis dans un autre univers, une bulle de confort, ou plus rien ne m’atteint, que moi et ma vision de cette feuille. Pour le rapport aux autres, cela a évolué avec le temps car avant il n’y avait pas les autres, mais ces œuvres avaient une vie propre et je me devais de les montrer : une œuvre ne vit que si elle est vue.

Ma vision de la vie : l’origami m’a ouvert à tout un univers de perspectives philosophiques tellement profond car l’origami a un fort lien à la fois avec l’être humain et le monde, le monde qui nous entoure, notre planète mais aussi l’univers.

En savoir plus sur la portée philosophique de l'origami

Pas étonnant, en effet le monde est mathématique, or l’origami est mathématique à base de fractales et d’algorithmes qui peuvent devenir extrêmement poussés.

Pour les fractales, il s’agit d’un principe mathématique tel que  les formes découpées, fragmentaires d’un ensemble sont des motifs similaires à des échelles d’observation de plus en plus fines de l’ensemble lui-même (ex : flocons de neige, éponges …). Si l’on observe un flocon de neige, ou un chou romanesco, on observe ce principe fractal où le petit élément est identique au plus grand élément cumulant tous les petits.

Tout est lié par les mêmes lois, du plus petit  au plus grand, et quand on pratique l’origami à haut niveau, plus on avance en complexité plus on utilise ces lois au sein des règles mathématiques que l’on applique ou même de façon empirique, et l’on se rend compte que tout est lié. Ce lien qui unit tout est un des points de départ d’une réflexion philosophique.

Un autre point est le rapport à l’homme : Les bases de l’origami sont le pli Vallée et le pli Montagne, le pli en creux et le pli en bosse si on veut imager. Ce que l’on pratique sur la feuille pour lui donner forme est donc à l’image, encore une fois du monde avec ses vallées et ses montagnes que l’on retrouve partout comme au sein d’une feuille d’arbre ou de l’arbre lui-même, se trouvant en haut d’une colline ou en bas d’une vallée.

Mais par analogie à l’image de l’homme aussi : en effet l’homme en prenant de l’âge, se ride, comme se ride la planète, cette similitude est une base de réflexion philosophique entre le rapport de l’homme et la nature qui l’entoure allant jusqu’à la manière dont est pliée la molécule d’ADN qui nous compose.

Par expérience on complexifie les modèles origami, on ride de plus en plus la feuille, comme l’homme en vieillissant acquière de plus en plus de connaissances et de rides, les deux n’étant pas liées !

Ceci ne sont que des points de départ de questions philosophiques , je ne vous apporte ici , comme dit plus haut, que le lien entre l’ origami , sa pratique, et philosophie mais ne vous amènerai pas plus loin dans le déroulement, le processus de réflexion qui lui m’appartient ainsi que les réponses qui y sont liées.

Une de mes premières réflexions lors de ma pratique a été :

Si je plie une grenouille, les gens qui l’observent y voient une grenouille …

Or une grenouille, c’est fait de chair et de sang, ça vit, ça bouge, ça mange !

Ce que les gens observent est un bout de papier plié qui leur donne l’illusion d’être une grenouille !

La question est : Tout ne serait il pas qu’illusion dans ce monde ?

Rapport à l’homme : être ou ne pas être !

Sommes-nous réellement ?

A l’image de ce bout de papier qui semble être une grenouille mais qui n’en est pas une ?

oser être soi autiste
TESSELECTOPUS (2015-2018), création Eric Vigier

  • Ton plus grand plaisir quand tu crées ? Le contact de la feuille et la magie de voir y émerger la forme désirée, sans ajout ou retrait de matière, tout est là !
  • Ta plus grande peur quand tu crées ? Que ceux qui contempleront n’ y voient pas toute cette magie des possibles
  • Tes sources d’inspiration ? L’univers
  • Ta devise ? Tout est possible
  • Que dirais-tu à quelqu’un qui pense ne pas être créatif, qui n’ose pas se lancer dans une activité créatrice ?

Si ce n’est «  Si je peux le faire, tu peux le faire », je ne dirais rien et lui confierais une feuille de papier.

  • Veux-tu faire passer un message en particulier ?

Je vais me répéter : Tout est possible !

Merci à Eric d’avoir partagé son parcours artistique et sa vision de origami!  

Pour découvrir ses créations rendez-vous  ici: Eric Vigier, créateur de plis        Page Facebook: le plieur fou

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Apaiser son rapport au temps grâce aux pratiques créatrices

Vouloir gérer son temps en perfectionniste, être tiraillé par l’envie de profiter, ne pas savoir choisir entre ne rien faire et remplir sa vie : à propos de l’angoisse du temps qui passe, de la peur du vide et de la nécessaire discipline pour revenir à son propre rythme…

 Nous voulons être pleinement.  

 Et pour ça, nous avons besoin de maîtriser ce qui nous entoure. 

 Maîtriser le temps, qui n’en rêve pas?  

 Arrêter de procrastiner, aller plus vite dans ce qui nous ennuie, savourer chaque instant plutôt que s’angoisser. 

 Cette course après le temps, nous l’expérimentons tous au quotidien : la pression constante de l’extérieur nous impose de faire, plutôt que d’être, et souvent de faire vite et toujours mieux. 

 Ces contraintes peuvent être ressenties de façon encore plus aiguë quand si vous avez un tempérament perfectionniste et/ou une pensée qui vagabonde. Vouloir tout faire, ne pas s’ennuyer et donc laisser peu de place au vide et au silence : la tentation est grande de s’engouffrer dans une spirale enivrante mais si fatigante au final.

 

Comment laisser de la place au « rien »,  au temps, sans avoir l’impression de le perdre ? 

Comment accepter de ne pas découvrir, voyager, lire, apprendre, approfondir et pour une fois juste se contenter d’être là ?  

Agir sans se perdre dans la recherche de la perfection et s’arrêter au bon moment sans culpabiliser, ni ressasser ce qui aura été fait ou non… 

 

Si l’on nous enjoint tant à nous déconnecter de tout, c’est surtout le bon sens qui parle en nous aidant à comprendre que le temps ne peut se mesurer et s’apprécier qu’à condition qu’on le lui en laisse le droit. Revenir à soi pour s’extraire d’un rapport trop contraignant au temps qui passe est possible en mettant en œuvre quelques moyens simples même s’ils exigent une certaine autodiscipline. On peut alors éprouver la sensation du temps qui passe sans se sentir frustré, contraint, angoissé et au contraire, retrouver le plaisir d’être dans le faire tout autant que dans l’être.

 

Créer pour atténuer l’angoisse du temps qui passe 

 

Un des moyens dont je souhaite vous parler aujourd’hui, c’est la pratique d’activités créatrices qui peuvent s’avérer particulièrement salvatrices concernant ce douloureux rapport au temps.  

La création est un grand mot, mais ici retenez quelques principes de base qui vous permettront de retrouver dans ce type d’activité un rapport au temps plus serein.   

  • Simplifiez donc choisir une activité qui ne nécessite pas de complexité de réalisation trop grande, ni trop d’enchaînements d’actions. Ne vous lancez pas dans un projet titanesque, soyez réaliste et humble ! La technique des petits pas, voilà qui pourrait vous aider…  
  • trouvez ce qui vous parle : allez vers ce qui vous anime naturellement, ce qui vous met en joie, vous interpelle, vous intrigue. Si vous manquez d’idées, fixez-vous dix minutes pour en trouver via internet, ou bien… visitez mon site !  
  • recréez de l’espace-temps en vous déconnectant du reste, c’est à dire décidez d’accomplir une action et une seule, et rien d’autre en même temps. Peu importe le temps que vous y passerez, cependant la qualité de ce temps, sa stricte dévolution concentrée sur une seule action sera d’autant plus impactante sur votre ressenti et les bienfaits que vous pourrez escompter en retirer. 

 

 

Les bénéfices des pratiques créatrices

  Ces bénéfices naissent et augmentent si la pratique est régulière, cela va de soi.   

 

  • s’ancrer dans le présent
  • s’incarner et donc retrouver une perception plus fine de vos sensations coporelles (je ne développe pas ici, mais je suis sûre que vous connaissez l’importance du rapport au corps quand on vit trop dans son mental)
  • gagner en concentration et (re)devenir plus attentif
  • revenir à la matérialité plutôt que rester dans le mental, c’est à dire cultiver votre élément terre vs votre élément air
  • obtenir la fierté grâce à la satisfaction du produit fini dans la création, même si celle-ci est éphémère ou intangible (pensez à garder une trace, quelle qu’elle soit) 
  • se laisser aller à être soi véritablement, lâcher prise
  • se mettre dans sa bulle et se détendre

 

Tout ceci est possible en s’assurant des bonnes conditions de réalisation de votre activité créatrice. Partant, je voudrais vous indiquer quelques points à prendre en compte pour mettre toutes les chances de votre côté et ne pas vous décourager si vous êtes pressé de tester et d’obtenir des résultats (rappelez-vous que la patience et le silence font plus que l’agitation et l’attente vous aurez certainement besoin d’un guidage pour ritualiser votre activité et enclencher un phénomène d’habituation – pour cela, il peut être utile d’intégrer un groupe de pratiques créatrices ou bien de suivre un programme pour vous aider à fixer un cadre. Qui dit cadre dit contraintes mais celles-ci sont toujours nécessaires pour créer…

  • vous aurez intérêt à choisir des idées simples à mettre en oeuvre pour vous canaliser, ainsi qu’à fixer une limite de réalisation dans le temps et dans le rendu final pour savoir vous arrêter. Même si cela génère de la frustration (ce qui peut du coup stimuler l’envie de s’y remettre le lendemain plutôt que vouloir tout faire d’un coup. L’objectif n’est pas d’atteindre la perfection, mais de créer une habitude apaisante et de voir qu’on peut agir en créant dans un laps de temps suspendu.
  • Pensez bien sûr à la création d’un contexte favorable : un climat sécure et sans jugement d’aucune sorte pour ôter peur et pression. Si vous êtes seul, vous serez votre seul juge, alors soyez indulgent avec vous-même comme vous aimeriez que les autres le soient avec vous. Si vous intégrez un groupe de pratiques créatrices, vous pourrez apprécier pleinement la liberté qui y règne et l’absence d’ambiance évaluative ou comparative.
  • Enfin, il me semble intéressant de rappeler un constat que vous avez peut-être vous même déjà fait : moins l’on est familier avec l’activité créatrice proposée, plus on a de chances de pouvoir atténuer nos peurs dans la réalisation, car nous n’avons alors pas connaissance ou pas conscience du degré maximum de réalisation possible : on y va avec moins de pression sans se soucier du résultat, ni du temps mis à pratiquer.

 

J’écris ces lignes dans un train. Le mouvement crée la rupture… déplacement et temps qui passe sans toucher terre : je suis dans une bulle. Temps suspendu à faire, oh pas grand chose, si ce n’est créer quelques lignes. Vous pouvez vous aussi retrouver ce temps perdu et constater qu’en quelques minutes vous retrouvez la capacité à profiter du temps qui s’écoule.

 

 Dites-moi en commentaire:  comment vivez-vous votre rapport au temps?

 

Comment mon burn out a signé le début de ma nouvelle vie

Le mot burn out fait peur.

Parce qu’on pense que c’est la fin de quelque chose, qu’il est parfois synonyme – à tort – de dépression, qu’il implique forcément une chute, un retrait…

Le burn out n’est pas une maladie. Ce n’est ni contagieux ni congénital.

Mais le burn out vous tombe dessus souvent pour de bonnes raisons.

Ces mêmes raisons qui vous aident à vous relever, et à marcher plus loin et viser plus haut.

Je suis une perfectionniste. Je me soigne – et timide aussi, j’ai arrêté de me soigner, j’ai continué à chanter.

Tout ça est encore vrai, mais ça l’était encore plus lorsque j’étais en poste comme professeur des écoles.

Je n’ai pas pour habitude de livrer des ressentis personnels. Pourtant, l’expérience me prouve de plus en plus que témoigner de son parcours, aide les autres. Et aide aussi à finir de cicatriser…

 

L’année de mon burn out

Pourquoi cette année-là? Tous les ingrédients étaient réunis. C’était simplement l’année de trop.

L’année précédente, j’avais un poste de TRS. Pour les non initiés, c’est ce qu’on nomme aussi dans le premier degré un poste fractionné. Je n’étais pas à temps plein sur une seule et même classe, mais nommée à titre provisoire pour un an en complément d’enseignants titulaires qui exerçaient soit à temps partiel, soit comme directeurs ou directrices. Je ne reviendrai pas ici sur les particularités de ce poste, mais il est certain que cela a fortement contribué à alimenter mon autosabotage et à préparer le terreau pour le burn out.

En un an, j’ai dû découvrir trois niveaux totalement nouveaux pour moi, qui avais déjà quelques années sur le terrain. Cela signifie plus de travail à la maison, et en tant que personne consciencieuse et anxieuse, plus d’implication pour être à la hauteur de ce que j’estimais qu’on attendait de moi. Egalement, perte de certains réflexes professionnels puisque la plupart des décisions ne m’appartenaient plus, de même que pour les responsabilités.

Il se trouve qu’à la rentrée suivante, j’ai dû reprendre une classe entière.

Nouvelle école, nouvelle équipe.

Niveau facile que beaucoup enviaient.

Nouveau stress: être à la hauteur, prévoir autant de projets que la grande majorité des autres collègues très investis dans toutes sortes de sorties et manifestations d’intérêt pédagogique.

Est-ce que j’allais encore savoir faire?

Est-ce que j’allais réussir à m’intégrer dans l’équipe?

 

Les premiers signes du malaise

Rapidement, le stress s’est installé au quotidien.

Sentiment d’incompétence lié au fait que j’avais hérité de la classe compliquée. Je ne l’ai su que bien plus tard.

Rapidement prise aussi dans une obligation de résultats, pour qui pour quoi, je ne saurais le dire. J’avais toujours été anxieuse et tracassée par le fait de ne pas parvenir à faire progresser certains élèves, mais là je dirais que tout s’est amplifié:

  • gestion de classe pénible, alors même que je n’avais pas des élèves violents ou désagréables, mais simplement ingérables…
  • grande hétérogénéité des niveaux, qui m’obligeait à niveler par le bas le programme (hé oui, ça aussi il faut le dire, il y a une école à plusieurs vitesses)
  • équipe très dynamique mettant en place des tas de projets, dont je n’avais pas forcément l’habitude, ou l’envie de suivre, mais le mouvement était là et je devais m’y inscrire

Cette année-là, j’ai dû travailler au premier trimestre autant que ma première année. C’est d’autant plus aberrant que c’était le même niveau, que je connaissais donc déjà bien.

Encore une fois j’étais tombée dans le piège de vouloir réinventer des supports et outils adaptés, ultra affûtés…

Dès le mois d’octobre le malaise s’est fait sentir: je sentais que j’avais raté le coche – ou du moins c’est ce que je croyais – concernant la prise en main du groupe, et pour le reste j’avais bien du mal à voir les réussites de mes élèves tellement le niveau était faible. D’où grosse remise en question.

Durant ce premier trimestre, j’ai dû m’arrêter la veille des vacances. Deux fois de suite donc.

C’est ce que j’appelle désormais le syndrome du coureur qui s’effondre avant la ligne d’arrivée.

 

Malaise physique au travail et sentiment d’imposture

Tout s’est accéléré à la reprise de janvier. Je devais être inspectée cette année-là et je savais que le début d’année était une période privilégiée. Bref, je me sentais sur la sellette et à partir de ce moment-là, chaque journée qui passait devenait plus stressante… j’étais aspirée dans une spirale sans fin.

Je mettais en oeuvre une pédagogie alternative dans la classe, qui était particulièrement appropriée vu l’hétérogénéité du groupe, mais qui était très chronophage pour moi. C’était ma 3ème année avec ce type de fonctionnement mais je ne l’avais pas encore testé avec ce niveau, donc tout était à faire ou presque.

J’ai également dû documenter mon choix de pédagogie – je précise que rien ne m’était imposé en ce sens par la hiérarchie, mais que je trouvais logique de le faire. Logique oui, sauf que je voulais pondre LE document de référence, parfait, explicite…

Le temps passait, le mal être persistait, je devenais de plus en plus irritable, et je me sentais tout simplement minable de n’arriver à rien avec ma classe, tandis que les autres avaient l’air de profiter et/ou de gérer mieux que moi les soucis du quotidien.

C’est à cette période que j’ai appris incidemment que j’avais hérité de la classe dont personne ne voulait. Avec le recul, je pense que le savoir avant m’aurait angoissée mais aurait peut-être pu m’aider aussi à relativiser mes difficultés.

Le mal était fait: je culpabilisais depuis la rentrée, en silence, de ne pas y arriver. 

Parce que j’étais nouvelle dans l’équipe.

Parce que j’avais un niveau de classe « facile », et simple en plus (pas de multiple niveau).

Parce que j’avais déjà 6 ans d’expérience, et que comparé aux stagiaires en poste dans l’établissement cette année, je ne pouvais pas non plus montrer que ça n’allait pas.

Bref, j’avais développé ce qu’on appelle le syndrome de l’imposteur.

 

Quand le corps dit stop: je ne veux plus aller à l’école

Et puis l’inspection a fini par arriver.

Evidemment, entre temps il y avait eu les rituels arrêts d’une journée juste avant les vacances… le sentiment de ne pas être à ma place qui littéralement gâchait tout ce qui pouvait se passer en dehors de la classe. J’avais envie de disparaître dans un trou de souris.

Et d’ailleurs, j’avais tellement honte de mon incompétence supposée que j’avais restreint de plus en plus le temps passé avec les collègues, pour vite retourner travailler. Je courais après le temps, tout le temps. Je ne me posais jamais, mais rien ne me semblait aller bien.

Je m’étais portée responsable pour un projet pédagogique nouveau. J’étais toute désignée en fait… et sur le coup, j’étais contente. Sauf que les collègues se plaignaient des intervenants du projet en question, et je me suis sentie une nouvelle fois remise en cause… Je n’étais pas là pour les former. Et ils n’étaient pas non plus censés avoir plus de compétences que ne pouvait laisser penser leur cursus. Bref, je n’étais pas formatrice et ne voulais pas l’être, contrairement aux collègues en question. Je me suis donc sentie responsable de ces dysfonctionnements, les ai pris personnellement. Je vous passe les détails sur le sentiment d’injustice ressenti en entendant les attaques contre ces intervenants :j’avais beau les défendre, rien n’y faisait. Je me sentais mal pour eux, par empathie.

Fin de la digression, à vrai dire j’avais oublié cet épisode et c’est en rédigeant cet article qu’il m’est revenu à l’esprit. Je pense que j’avais bien occulté ça pour éviter de me sentir à nouveau mal en y pensant. Entre temps, je sentais mes forces diminuer, j’étais devenue véritablement allergique au travail. J’avais juste envie de laisser mes élèves en plan et de partir en courant. Je n’avais plus la force de tenir le groupe, de rester patiente, de prendre les choses à la légère, de dédramatiser. Tout me heurtait et venait renforcer mon dégoût et mon sentiment de nullité. J’avais de plus en plus honte et j’avais peur que les autres s’aperçoivent du désastre qui régnait dans ma classe.

Donc l’inspection…

Se passa. J’étais bien sûr très stressée, quoi que pas tant que ça dans mon souvenir, au regard du niveau de stress quotidien auquel j’étais désormais soumise (de mon plein gré ou presque).

Se passa très bien.

J’étais un peu anesthésiée. J’ai eu la grande chance de tomber sur un inspecteur adorable, profondément humain et  attentif; sa réputation le précédait – ce qui n’empêche pas d’appréhender une telle situation, une parmi les nombreuses qui contribuent à renforcer l’infantilisation des enseignants et à creuser le manque de confiance en ses compétences et sa capacité à aller de l’avant.

J’ai reçu le rapport plutôt rapidement. Il était bon, voire très bon, mon travail était reconnu, y compris toute cette paperasse que j’avais rédigée pour expliquer mes choix pédagogiques.

Evidemment je me suis dit que j’avais eu de la chance. Mais j’étais aussi désappointée que mon malaise n’ait pas été détecté du tout. Finalement, j’avais donc l’air normale? La classe avait l’air d’aller bien? Je ne comprenais pas.

Vous savez le plus ironique de l’histoire? Sur le rapport figure la mention « nous avons évoqué les possibilités de carrière de Mlle. » Non, nous n’en avons pas parlé. Je ne sais vraiment pas à quoi il faisait référence…

Je sais juste que 3 semaines après, on arrivait à la veille des vacances.

 

Déconnecter du travail pour enfin se retrouver

J’étais au bout du rouleau. Vraiment.

Je pense que le fait d’avoir passé l’inspection fut pour mon mental le signal que j’avais le droit de m’arrêter, que j’avais fait mon maximum.

Ceux qui sont passés par là savent ce qu’est la dépersonnalisation. C’est dans un état d’esprit déjà loin de tout cet univers, de façon presque robotisée et très détachée de moi-même, que j’ai décidé en un claquement de doigts que cette journée était la dernière journée.

J’ai rassemblé mes affaires, j’ai tout préparé pour le remplaçant.

Je suis partie après la classe.

Et je ne suis plus revenue.

Dans ma tête, c’était très clair: je ne pouvais plus mettre les pieds en classe.

 

Ce fut la première étape d’une longue démarche vers la reconversion….

J’ai eu la chance de tomber sur des médecins à l’écoute, je pense qu’ils avaient cerné ma façon de fonctionner et avaient compris que je me mettais en danger et m’autosabotais, tout en risquant au final d’en faire pâtir les élèves.

Il fallait que je passe la main. Ce ne fut pas évident, car bien sûr je n’avais rien dit à personne, et j’ai donc dû au début informer que mon arrêt était prolongé, sans en donner la raison. Et puis être sollicitée pour fournir une programmation, des idées de séances etc au remplaçant. J’ai fini par enfin pouvoir déconnecter complètement, c’est à dire couper totalement contact. C’était juste vital.

C’est long de reprendre des forces physiques, de se reconstruire. Ca m’a pris plusieurs mois.

Une période au cours de laquelle j’ai pu redécouvrir certaines facettes de ma personnalité. Etre aidée et soutenue par des professionnels qui m’ont aidée à refaire le point sur les orientations possibles en tenant compte non pas de ce que j’avais fait jusque-là, mais de qui j’étais vraiment ainsi que de mes besoins.

J’ai repris à la rentrée suivante à temps partiel tout en entamant des études en parallèle. Et ce fut ma bouée de sauvetage…

Petit à petit, tout se reconstruisait autour de moi. J’avais autre chose dans ma vie de plus important que l’école, j’avais surtout de la matière sur laquelle faire tourner mon mental. J’étais stimulée par les nouvelles choses que je découvrais dans mes études, j’avais retrouvé le goût d’en savoir plus, de creuser… et j’ai ainsi pu prendre du recul sur les situations toujours aussi pénibles et stressantes du quotidien de la classe.

C’était juste le début de mon projet de reconversion, et à partir de ce moment-là j’ai été beaucoup plus sereine sur mon avenir car je savais qu’au bout du parcours universitaire entamé, je partirai quoi qu’il arrive, et sans regrets.

Cet article est long, je n’ai pas pu le condenser. J’ai pourtant édulcoré et passé nombre détails. Même si tout ça est loin derrière moi, l’écrire fait remonter beaucoup d’émotions.

Je souhaite à qui le lira de trouver de quoi alimenter sa réflexion, et surtout être convaincu que rien ne vaut la peine, même pas le métier d’enseignant, de se faire du mal par conscience professionnelle.

Mon métier d’aujourd’hui est forcément influencé par mon parcours d’enseignante:

  • j’ai laissé de côté tout l’aspect purement transmissif et les cadres normés qui m’étouffaient
  • j’ai gardé le meilleur de mes expériences, en particulier ces projets autour de la musique et de l’expression corporelle, où j’ai pu pleinement exploiter ma créativié tout en permettant aux enfants d’exprimer la leur, avec joie et simplicité, exigence et bienveillance.

Ces moments m’ont reconnectée à la part d’enfant en moi et me rappellent qu’écouter sa voix, c’est retrouver sa voie.

 

Chercher son enfant intérieur, retrouver l’adulte ?

Chercher son enfant intérieur, retrouver l’adulte ?

 

Vous avez certainement entendu parler de l’enfant intérieur. Qui est cet enfant en vous, dont tout le petit monde du développement personnel vous parle, comme l’être à contacter pour se sentir enfin exister ?

 

Je n’aime pas les formules toutes faites et me méfie beaucoup des conseils applicables par tous et donnés par tout le monde : personne n’a le même fonctionnement interne, les mêmes inclinations, les mêmes intérêts à agir de telle ou telle sorte. Pour autant, nous sentons bien tous qu’il redevient plus que fondamental de retrouver ce sentiment d’appartenance collective, cette reliance à ce qui fait notre humanité. Ce sentiment d’universel ne va-t-il pas à l’encontre du développement d’un soi par trop replié sur lui-même, cherchant à tout prix le bien être pour lui seul, sans embrasser dans le même mouvement la dimension du groupe ?

 

Je suis bien piètre élève moi-même quand il s’agit de sortir de la dimension purement individuelle et de penser à la communauté au sens large.

Pour autant, cette notion d’enfant intérieur me questionne.

Je me sens moi-même enfant, parfois vieillarde, parfois jeune adulte. Qu’est-ce que l’âge sinon un paramètre sous le joug du diktat social et le constat de notre évolution physique inéluctable ?

 

Voilà ce que je comprends de tout ce que j’ai pu lire ou entendre sur l’enfant intérieur, et voilà comment je traduis cela et souhaite le reconfigurer dans une vision plus large.

L’enfant intérieur serait caché en nous, il n’est pas visible et c’est à nous en tant qu’adultes d’aller à sa rencontrer, de le sortir de sa cachette. Comme tout ce qui n’est pas dit, l’enfant intérieur contient en lui toutes nos souffrances passées, toutes nos déceptions, nos malaises, mais aussi nos élans contenus, notre vitalité enfouie. Pourquoi vouloir à tout prix considérer que tout cela est recelé au fond de nous ? Vision rousseauiste ou apanage de nouvelles méthodes de développement personnel ? Quoi qu’il en soit, on invoque souvent nos vies trépidantes, le stress inhérent à celles-ci, le conformisme ambiant, pour expliquer le détournement de nos aspirations enfantines. Ceci est particulièrement mis en exergue dans le thème de la vie professionnelle : chacun aurait en lui une passion, un mission, inassouvie, tue, qu’il pourrait retrouver en contactant son enfant intérieur. Cette vision simpliste et angélique n’aurait rien pour me déplaire si elle ne mettait d’un coup l’adulte que nous sommes en face de nouvelles injonctions : trouver à tout prix ce qui était là dans un passé chéri, et qui a disparu en grandissant. D’une part, il est certain que beaucoup d’adultes ne tiennent pas se replonger dans les affres de leur enfance, d’autre part rappelons-nous que nous pouvons évoluer à tout âge : qui a dit que les rêves d’aujourd’hui n’étaient bâtis que sur nos visions d’enfant ?

Qu’est-ce qui apparaît clairement dans cette théorie ? La présence d’un lien enfant-adulte qui aurait été rompu, ce qui interdit donc le continuum de l’un à l’autre.

Bien qu’il semble évident que chaque adulte peut avoir à soigner ses blessures passées, le culte de l’enfant intérieur me semble relever encore d’une autre question : celle d’une quête des temps modernes de l’homme qui ne sait plus exister par lui-même dans l’ici et le maintenant. Ainsi, convaincue de l’intérêt qu’il y a à se connaître et donc à retracer son histoire et savoir quel enfant nous étions, je pense que la notion d’enfant intérieur peut engendrer des attitudes moins bénéfiques que celles attendues.

Avoir quelque chose à réparer, à retrouver, nous occupe et nous détourne du présent. Encore une fois, se pencher sur son passé n’est pas un problème, et se rappeler de qui nous étions enfant non plus. Par contre, considérer qu’il y a une rupture entre enfant et adulte et surtout cultiver cette idée, quand bien même le passage de l’un à l’autre aurait été ressenti comme un fossé, me semble conforter dans l’idée qu’il y a une mission à accomplir pour sauver cet enfant, et le faire revivre.

Mais qui sommes-nous aujourd’hui, sinon la même personne avec quelques années de plus ? Cette lapalissade simplement pour rappeler que le bon sens attend de nous que nous tenions compte des faits, et rien de plus ! Je suis moi-même, aujourd’hui, le prolongement de l’enfant que j’ai été, avec certes des détours, des déchirures, des réalisations, des achèvements…

Je suis donc à la fois une autre personne puisque j’ai par la force des choses changé, et en même temps le même dans un corps qui a grandi, et avec une pensée qui se nourrit de ce que j’ai été enfant. Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

 

Jusqu’ici rien de très élaboré. C’est pourtant par ce petit changement d’angle de vue que la notion d’enfant intérieur prend un sens différent et peut nous conduire à l’envisager sous un angle bien plus large et à mon sens plus épanouissant.

 

Nous sommes un, intérieur et extérieur, et nous sommes un, individu et ensemble.

Cela est ainsi, mais nous cherchons toute notre existence, consciemment ou non, à retrouver cette continuité, à en souffrir parfois aussi tout autant que nous souffrons de nous sentir séparés de nous-mêmes ou des autres. La recherche de l’équilibre se fait sur tous les plans, y compris ceux-ci.

Si je considère désormais que l’enfant intérieur est « l’enfant en moi qui existe encore », et donc qu’il s’agit d’une dimension de mon être adulte qui n’est ni caché ni meutri, mais plutôt une facette de moi que je ne donne pas toujours à voir, ou que je ne cultive pas, au même titre que d’autres dimensions de ma personnalité (la part sombre en moi, l’amoureux en moi, le parent en moi, etc), alors je n’en fais pas « tout un plat ». Je laisse simplement s’exprimer cette part de moi, sans la rechercher à tout prix comme un remède qui me guérirait de tous mes maux et me permettre de me réaliser pleinement.

Car c’est bien en tant qu’adulte que je dois prendre la responsabilité de m’accomplir, indépendamment du poids du passé ou au contraire des élans coupés du passé.

 

Plutôt que chercher son enfant intérieur, je propose de rester attentif à garder un œil d’enfant ouvert sur le monde, à savoir considérer notre unité dans le temps plutôt que rester dans une dichotomie volontaire, et à agir en adulte : c’est à dire profiter de notre connaissance du monde qui nous entoure et de la sagesse que l’âge nous offre petit à petit, pour continuer à rester vivants, éveillés, tels des enfants. Incorporer dans son attitude quotidienne ce qui est généralement vu comme caractéristique d’un comportement enfantin (émerveillement, curiosité, soif d’apprendre, vitalité) nous permet de ne pas détacher l’avant de l’après, mais bien de continuer à grandir.

Voilà de quoi j’essaie de me convaincre moi-même, car j’ai été et suis encore bien sensible au thème de l’enfant intérieur… j’essaie de ne pas oublier l’enfant en moi, j’essaie de ne pas négliger l’adulte que je suis aujourd’hui.