Observer, ce don de l’émerveillement – Eloge de l’observation

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La vie nous enseigne que le monde est source d’apprentissages. C’est lui qui nous ramène au cour de nous-même, à ce qui fait notre essence. Un effet miroir permanent que nous filtrons au fil de nos expériences et qui nous mène à construire, déconstruire, reconstruire, nos représentations sur notre figure, celle des autres, celle du monde.

Qui sait si l’observation ne serait pas la clé fondamentale pour évoluer?

Dans ce qui suit, l’objet de l’observation pourra être, selon ce qui résonne chez vous:

  • un objet physique
  • une personne, y compris un animal, un végétal, un minéral
  • un paysage, un ensemble de constructions
  • un comportement chez soi ou chez les autres
  • une émotion, un sentiment chez soi ou chez les autres
  • un mouvement chez soi ou chez les autres
  • un débit de voix, un timbre, une mélodie, un rythme, émanant de soi ou d’autrui
  • une pensée, une réflexion, une philosophie, un dogme, une information…

Par ailleurs, j’entends par observation une activité qui consiste à se rendre disponible pour entrer en lien avec l’objet de l’observation. C’est loin de se limiter à un contact visuel! Regarder avec ses yeux est la première chose à laquelle on pense, mais ici je vous invite à observer:

  • avec tous vos sens, donc observer devient une expérience sensorielle (de goût, d’odorat, de toucher, d’ouïe, et bien sûr la vue)
  • avec votre coeur, donc observer devient une expérience spirituelle (ressentir pleinement ce qui se passe en soi, sans s’y attacher ni l’analyser)

Il s’agit de prendre contact en se mettant en conditions de réception active et la plus complète possible.  Vous aurez peut-être, spontanément, envie de penser au mot «  écouter » plutôt qu’observer. Observer, se mettre à l’écoute de la vie, prenez ce qui vous parle.

Les qualités développées par l’observation me semblent révéler à quel point cette activité est cruciale à notre époque pour nous ramener dans l’ici et maintenant, au contact de la vie et non dans l’illusion de ses avatars (distractions qui nous empêchent de vivre ce qui nous tient à coeur, jeux de l’ego sur les réseaux sociaux, conventions sociales qui aseptisent nos relations et réduisent la part de spontanéité).

Observateur, toujours tu prendras ton temps.

Approcher l’objet de son observation exige du temps, par la finalité qu’elle sous-tend. Si j’observe, c’est pour en tirer un enseignement: je veux en savoir plus sur cette chose, cette personne, cette émotion. J’ai besoin de temps pour comprendre comment ça fonctionne, quels sont les différents aspects de la situation. Un peu comme observer un diamant à mille facettes nous prendrait du temps, observer la vie et ses manifestations revient à se poser quelque part et déposer notre regard pour laisser se dévoiler les choses.

Concernant le domaine des émotions, des sentiments, des pensées, nous sommes si pris dans nos réseaux de représentations, dans le flux des informations, que ralentir pour observer devient une priorité. J’ai parfois l’impression que nous sommes tellement submergés par les avis répandus partout à propos de tout, par les sollicitations pour consommer, que c’est un peu comme si nous avions des spots en permanence dans la figure, ou, moins violent, des multitudes d’arcs-en-ciel partout autour de nous. On ne peut pas y voir clair sans discerner, et pour qu’il y ait discernement il faut le temps du silence. Filtrer les couleurs pour mieux en connaître chacune, cela demande une discipline qui s’accomplit dans la durée. Avec l’habitude, on parvient à pacifier son esprit et donc son regard: moins happé par ce qui se passe à l’extérieur, on s’installe dans un rapport plus paisible au temps et surtout on ouvre à l’expérience d’être « avec » l’objet de son observation, sans s’en donner l’illusion (note pour moi-même: facile de se dire je me prends un quart d’heure pour examiner mon émotion du moment : on tombe vite dans le mode « recherche de solution » qui n’est pas une observation, mais une course pour vite supprimer ce qui est désagréable en nous).

Observateur, tu prendras note sans juger ni comparer.

C’est une leçon d’humilité, et il m’est impossible de ne pas penser là aux transmissions des voies telles que celles du budo (arts martiaux et d’éveil venus du Japon: zen, kyudo, judo, ikebana, art du thé…). Quand je me place en tant qu’observateur, j’accepte de reconnaître que j’ai à apprendre. Je fais voeu d’humilité pour quelques instants ou plus, en recevant tout ce que mes sens peuvent noter comme information. Rester dans cette intention, cette posture, vis-à-vis de mes émotions, d’une personne, d’un animal, m’entraîne véritablement à une pleine conscience de l’expérience vivante. Je note, j’absorbe à mon tour ce qui émane de l’autre et me touche. L’expérience d’observation peut être agréable, désagréable, voire neutre: ce n’est pas le moment d’y penser, c’est le temps de recueillir.

Imaginez un photographe observant un oiseau rare et voulant réussir un cliché: mission impossible s’il passe son temps à penser… tout son corps est dans l’intention de capter le meilleur moment, et pour ça rien ne doit parasiter la situation. La pratique de l’observation consciente nous aide à différer nos jugements, nos réactions et donc mieux vivre l’expérience du moment présent. Elle nous offre au fur et à mesure l’accès au plaisir de se placer « près de », de s’approcher d’un phénomène, d’un être, d’une idée, de savourer ce moment de la découverte sans s’attacher à plaquer dessus nos raisonnements. Elle nous laisse en position d’ouverture et simplement, nous aide à entrer en relation avec l’autre plutôt que s’engager tout de suite dans des élucubrations sur « ce que pense l’autre, de moi, de nous », ou « ce que cette émotion dit de moi, de mon futur, de mon passé », « ce que cette idée va m’apporter pour mieux gagner ma vie, pour m’économiser de l’argent, du temps »… Ici il n’est pas question de se projeter: observer c’est découvrir, enlever le voile. C’est ça aussi : laisser les illusions de côté, y compris le petit discours intérieur du mental qui veut nous déconnecter de l’expérience de nos corps et de nos coeurs pour se rassurer avec ses idées toutes faites.

Observateur, tu élargiras ton point de vue sans cesse.

Nous pouvons observer un même objet de près, de loin, à la dérobée, de jour, de nuit.

Dans les détails ou de façon globale.  C’est en particulier utile lorsqu’il s’agit de se faire une idée, un avis à propos d’une situation, d’un courant de pensée. Approcher les concepts et les notions abstraites ne peut se faire en se contentant d’un seul point de vue. Il y a tant de nuances à saisir dans ce que nous voyons, nous vivons. Ce monde moderne est tout entier plongé dans la vision manichéenne et réductrice d’une pensée en tout ou rien: chaque acte ou pensée est bon ou mauvais, une personne a forcément soit tort soit raison, mes émotions sont soit positives soit négatives, mes relations sont épanouissantes ou toxiques… heureusement que tout comme le cercle du yin et yang, nous pouvons distinguer « un peu de tout dans tout ».

Observer nos réactions, nos émotions, celles des autres, observer le comportement d’un animal, c’est s’ouvrir à l’idée que nous aurons un point de vue valable à un instant donné dans une position donnée. Reprenant l’image du photographe, s’il revient le lendemain reprendre la photo d’unpaysage, celui-ci aura irrémédiablement changé, même imperceptiblement. C’est toute la beauté de la nature de nous enseigner que nos observations sont soumises à d’infinies variations. Changer de point de vue, c’est ne pas rester crispé sur une idée, un avis. Ne réduisons pas la circonspection à un aveu de faiblesse ou à une mollesse de l’opinion: construire son avis sur quelque chose, ça se fait progressivement. L’intuition se développe également lorsque nous nous permettons d’observer nos émotions, nos réactions (et celles des autres) sous différents aspects.

Bref, apprendre à observer c’est définitivement élargir sa vision de l’esprit, du corps, c’est embrasser toutes les possibilités en soi et autour de soi. Dans le concret de tous les jours, lorsque nous pratiquons une observation conscient et multifocale, nous développons notre créativité, aussi bien sur le plan concret des réalisations artistiques, que dans nos façons d’interagir avec autrui. Une voie qui amène plus de liberté en soi pour vivre, s’exprimer, penser sans être coincé dans une seule façon de voir les choses, sans être appesanti par du fatalisme ou du déterminisme.

Observateur, tu sauras que regarder est le point de départ de toute évolution personnelle et collective.

Je n’ai pas ici la place pour développer en détails cet aspect.

Simplement, lorsque nous naissons, nous apprenons par imitation. Le mimétisme est un comportement présent chez les espèces animales, végétales: il concourt à un vivre ensemble apaisé, co-créateur, harmonieux. Il s’agit au départ de survivre en adoptant les comportements et les codes nécessaires pour s’intégrer dans le collectif. Nous sommes éloignés de la nécessité de survie telle qu’elle se présentait au début de l’histoire de notre espèce, mais observer nous reste indispensable pour:

  • comprendre les autres
  • se comprendre soi-même
  • communiquer dans la même langue
  • développer son ressenti et donc s’assurer une connexion corps-esprit qui stabilise, qui nous évite d’agir simplement de manière « mentale » en étant emporté par nos peurs et nos préjugés.
  • rester curieux et émerveillé, en somme jouir de la vie!
  • … liste non exhaustive, loin de là!

Un fin observateur connaît par coeur son fonctionnement physiologique et psychique (plutôt utile en cas d’hypersensibilité), et il peut détecter celui des autres. C’est cette approche douce et pleine d’acuité, d’autrui, de soi, de la vie, qui nous aide à créer des liens.

Observer n’est pas une action passive quand elle se fait en conscience, avec émerveillement, dans un appétit de comprendre et d’aller vers: l’autre, la vie, soi-même…

C’est un prélude à la rencontre, à la discussion, au débat. Là vient alors éventuellement s’ajouter l’analyse, la réflexion, la prise de décision.

Mais sans observation, que se passe-t-il?

Les schémas de fonctionnement l’emportent, les mauvaises habitudes, le « zapping », les jugements à l’emporte-pièce, les comportements qui mettent sur un piédestal un jour et détruisent le lendemain… nous sommes si vite emportés par toutes ces illusions quand nous ne nous offrons pas le temps d’être véritablement présent à ce qui se vit, en posture d’observateur ouvert et actif.

Pas d’évolution individuelle ni collective sans le temps de l’observation: échanger avec l’autre, grandir avec l’autre, sont rendus possible lorsque nous lui avons accordé ce temps d’observation neutre, sans jugement, sous différentes facettes, sans le réduire à des idées toutes faites.

Une pratique non violente et zen qui ouvre la voie à la construction d’idées et d’actions prenant en compte l’autre tel qu’il est, dans toute sa complexité, ses contradictions, ses élans et ses moteurs internes.marion dorval

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