Ce plaidoyer est un cri du coeur.

Trop de personnes de mon entourage personnel et professionnel que j’ai vues écartelées entre conscience professionnelle et contraintes institutionnelles, volonté missionnaire chevillée au corps et aliénation subie à un système les mettant en porte-à-faux avec leurs propres valeurs, font qu’il m’est impossible de me taire.

Je ne reviendrai pas ici sur l’étymologie désormais largement galvaudée du mot travail, mais plutôt sur l’attribut de la valeur travail au travers d’un gradient allant de la perspective individuelle à celle, collective, d’un groupe voire d’une société tout entière.

Quelle place le travail joue-t-il dans la vie d’un adulte HPI, quels écueils peut-on repérer sur son chemin dès lors qu’on s’inscrit dans une institution avec ses règles et ses mœurs, quelles pistes pour éviter que travail ne devienne souffrance ?

 

Construction de la valeur travail chez un individu

Alors que le sens donné au travail s’acquiert dès le plus jeune âge en grande partie via l’éducation inculquée à l’école, on peut s’interroger sur l’impact qu’a cette dernière sur la vision qu’en auront les enfants surdoués. Qu’ils soient fondus dans la masse, brillants ou bien en échec scolaire, ils comprennent vite que s’adapter est la clé pour être accepté et reconnu. Car le travail scolaire est jugé de qualité à condition qu’il respecte en tous points les codes et normes imposés par le système. S’y couler, c’est pourtant souvent se couler soi-même et étouffer son potentiel. Potentiel largement méconnu et sous-exploité – comme pour tout élève placé dans des conditions où l’évaluation se fait par rapport à une norme fixe et indépendante de la personnalité de l’enfant et de son fonctionnement… La réussite au travail, dans le cadre scolaire, consiste donc à accepter ces codes, à les intégrer – parfois non sans mal – et (trop souvent) à freiner ses élans créatifs et sa curiosité. La scolarité est souvent mieux vécue chez ceux qui trouvent dans leur environnement familial et plus largement social, des nourritures intellectuelles et affectives en mesure d’étancher leur soif.

Qui alors peut déjà leur montrer que le travail ne définit pas leur valeur intrinsèque, et qu’ils ont le droit de se projeter au-delà des cadres déjà posés par l’école ?

La restriction de la valeur travail à la réussite scolaire peut ainsi être compensée par une vision plus large promulguée par parents, proches, modèles… Les modèles de réussite peuvent alors être incarnés par des métiers d’idéaux ou de vocation, souvent plébiscités par les enfants surdoués qui par leur empathie naturelle et leur grande curiosité, choisissent ponctuellement ou durablement de se consacrer dès tout petit à une activité référant aux métiers de leurs rêves : métiers du soin, de la recherche, de l’humanitaire, de l’action au service d’une communauté…

Parallèlement à la construction de la vision du travail, se poursuit celle de l’estime de soi, corroborée par cette fameuse évaluation constante à l’école. Je voudrais insister ici sur le caractère fondateur de l’évaluation en milieu scolaire, car elle est pourvoyeuse de croyances très profondément ancrées qu’on retrouve chez les adultes, même en situation de réussite professionnelle – croyances qui amalgament souvent la valeur personnelle et la réussite selon les normes du système dans lequel la personne évolue. A tous âges, il serait bon et ce dès l’entrée à l’école, d’apprendre à dissocier notre valeur intrinsèque et à renforcer positivement la conscience de celle-ci, de la valeur de la production, valeur estimée par un tiers, norme et censeurs de la norme. Cette différence peut être effectuée même si l’évaluation persiste. Cette dernière a un rôle à remplir, mais il me semble d’une exigence incontournable d’expliquer le rôle de l’évaluation, et de la dévaluer si nécessaire pour ne pas la charger d’enjeux par trop affectifs. Ceci est particulièrement vrai concernant les filles, puisqu’on observe (encore une fois, globalement, ce qui peut donc être vérifié chez certains garçons) chez les HPI une forme de repli identitaire de la fille surdouée dans une image d’élève parfaite et d’enfant parfaite. Elève, enfant, garçons et filles surdoués se sentent investis d’une mission qu’ils peuvent avoir du mal à identifier parmi ce qu’on leur propose et sont alors tentés de satisfaire les attentes extérieures au lieu de devenir eux-mêmes.

A partir de là, on comprend qu’il devient difficile de choisir librement une orientation professionnelle qui fasse sens pour la personne intérieure que nous abritons tous derrières nos masques sociaux.

 

Définition du métier ou travail idéal

L’orientation scolaire demeure un parcours difficile pour la majorité des élèves et de leurs parents. Pour les élèves surdoués, se pose souvent le problème d’un choix trop large de possibilités. Capables de tout, incapables de choisir, de se projeter à un âge où le décalage de maturité avec leur classe d’âge peut être encore patent, comment peuvent-ils faire pour effectuer un choix serein et adapté ?

Les enseignants peuvent pousser à opter pour les filières d’excellence pour les plus brillants, sans se questionner plus avant sur les motivations profondes de l’élève. Qui sont-ils, de quoi ont-ils réellement envie et besoin ? Quelles études leur permettront de se révéler, d’accomplir leur potentiel ? Autant de questions, qui comme pour tout élève, sont rarement abordées avec le temps qu’il serait nécessaire d’y consacrer…

Les choix sont faits entre plusieurs cases, rien n’est proposé en dehors. Le parcours dans l’entonnoir de plus en plus rétréci se poursuit, et le surdoué voit sa marge de manœuvre se réduire de plus en plus. Il doit s’inscrire dans un parcours déjà existant, encore une fois s’adapter. Bon en tout, excellent en rien, encore un autre profil qui aura du mal à trouver un parcours confortable. Choisir alors qu’on voudrait tout savoir, tout essayer ? Impossible ! Pas assez brillant pour oser briguer les études les plus réputées, ou trop pour envisager autre chose que les filières royales sans s’encombrer d’une passion incongrue ou apprendre un métier jouissant d’une faible reconnaissance sociale.

L’impossible jonction des compétences dans le parcours d’orientation d’un élève surdoué peut l’amener à se sentir bridé : condamné à choisir une voie sans certitude de réussite ni de sécurité – même si les parcours professionnels sont aujourd’hui bien plus diversifiés et moins linéaires, l’encouragement à bifurquer lorsque les opportunités ou les besoins s’en font sentir est loin d’être présent comme il le devrait en amont des choix post-bac.

Pour ceux qui ont une vocation apparue suffisamment tôt, ou suffisamment pour s’inscrire dans un cursus d’études approprié, les chances d’assouvir sa passion et de s’accomplir semblent plus grandes. Malgré tout, même en cas de choix aimé et assumé, l’entrée sur le marché du travail reste problématique pour nombre d’adultes HPI, a fortiori pour ceux qui ne sont pas identifiés comme tels.

 

L’expérience du milieu professionnel : confrontation des idéaux et des contraintes

La prise de fonction est synonyme de délivrance d’une mission importante. L’adulte HPI outre sa conscience professionnelle aiguë est souvent animé d’un fort désir de contribution au monde. Il a besoin d’apporter sa pierre à l’édifice pour faire évoluer les choses et disons-le, le monde. Comment alors concilier ce feu intérieur avec les contraintes inhérentes à toute organisation ?

Nombreux sont les idéalistes qui tombent de haut en découvrant les rouages de systèmes archaïques dans la majorité des institutions françaises en manque de nouveau souffle, nombreux sont les lucides qui savent d’avance les barrières et pensent pouvoir faire avec, en les contournant ou en les abaissant. Tous, à un moment ou à un autre, risquent de vivre difficilement ces contradictions extérieures comme leur rappelant leurs propres contradictions internes, l’impossible choix entre tout ou rien, la perfection ou le travail seulement bien fait, l’accomplissement total ou la frustration de laisser quelqu’un, quelque chose sur le côté, autant de compromis inconciliables chez les natures entières – et anxieuses. Parce qu’elles sont elles-mêmes la plupart du temps en souffrance, ces organisations sont potentiellement source de mal être pour leurs acteurs. Qui plus est lorsqu’ils sont HPI et donc en décalage permanent vis-à-vis des codes implicites, ressentis comme absurdes, ou iniques, voire les deux, qui les régissent. Ce besoin de réparer, améliorer, sauver, faire au mieux, harmoniser, comment l’assouvir dans un cadre qui impose l’efficacité ou le moindre effort au détriment de la prise en compte de la pertinence globale du système, que ce soit au niveau humain ou matériel ? La vision si particulièrement lucide du HPI l’empêche de passer sous silence les dysfonctionnements qu’il ne manque de remarquer.

Sa volonté naturelle d’innover, de proposer des alternatives, de vouloir améliorer l’existant se trouve hélas trop souvent réprimée : rapidement on lui fait comprendre qu’il outrepasse ses fonctions, qu’il est malvenu de vouloir faire la révolution, que les choses ont toujours fonctionné ainsi… Persuadé du bien-fondé de se démarche, le voilà condamné à se taire, à voir ses idées relayées par des collègues mieux placés ou simplement davantage entendus, à attendre le jour où ses pairs s’apercevront qu’il avait raison – quand il ne se voit pas tout simplement contraint de reléguer aux oubliettes ses velléités d’initiatives. On voit vite l’engrenage d’émotions dans lequel il risque de se trouver pris : frustration, colère, incompréhension, déception, désillusion, démotivation… Le burn out n’est pas loin, le bore out non plus.

 Il est pourtant simple de comprendre que chaque personne a besoin d’un espace lui apportant reconnaissance et latitude pour exprimer ses talents, quels qu’ils soient. Le caractère figé et sclérosant des organisations en général et particulièrement des institutions dans le monde du travail laisse encore trop peu de place à l’équilibre personnel. La remise en question des modes de fonctionnement est mal perçue et la participation des acteurs du système à l’amélioration de celui-ci est rarement envisagée. L’expérimentation de modèles alternatifs de gestion du personnel pourrait laisser plus de place à l’expression personnelle des travailleurs et par là-même, à une meilleure intercompréhension et une meilleure définition des conditions favorables à la réalisation des objectifs de l’organisation. L’accomplissement d’une vocation, chevillée au cœur et au corps, ne peut se faire sans tranquillité d’esprit quant à la bonne réception des démarches proposées, du mode de fonctionnement spécifique à l’adulte HPI.

           Si le cadre étouffe sa passion, sa vocation se meurt à petit feu. Le bénéfice du travail se perd, d’autant qu’il mesure avec une impitoyable lucidité la pertinence de ses actions et éprouve de grandes difficultés à accepter de livrer un travail qui n’est pas parfait et à tout le moins, non conforme à son éthique personnelle et professionnelle. Cela est d’autant plus inacceptable pour l’adulte HPI lorsqu’il œuvre pour une collectivité ou pour des individus dont il a la charge au niveau éducatif, médical, psychologique ou social. Est mise en péril sa mission d’aide aux autres. Constat douloureux pour qui a choisi consciemment d’embrasser une profession au sein d’une institution représentant un idéal élevé… la chute est dure lorsque l’adulte HPI se rend compte que l’organisation même lui met des bâtons dans les roues et l’empêche de faire son travail du mieux qu’il le veut. L’institution comme mère nourricière des idéaux et lieu de mise en œuvre de ces deniers, bientôt déchue et maltrainte quand elle fait fi du bien être de ses acteurs autant que de ses usagers.

Subir le joug des codes du monde professionnel, réprimer sa vocation ou la placer dans un autre cadre, partir ? Quelle alternative avant d’en arriver à ces questions ?

 

L’apport du diagnostic HPI dans la compréhension du rapport au travail et la prévention des risques psycho-sociaux

           La connaissance de soi est un préalable indispensable pour une meilleure compréhension des autres. Partant, le diagnostic de la douance se révèle précieux pour l’adulte éprouvant des difficultés dans sa vie professionnelle. Comprendre son mode de fonctionnement, c’est pouvoir disposer d’une boîte à outils bien utile pour se dépanner en cas de « crise ». Apprivoiser ses hauts et ses bas, relativiser ses manquements, et mieux tolérer les autres. Accepter son imperfection pour mieux accepter celle des autres, ne pas se sentir perpétuellement incompris, rejeté ou ignoré, se mettre à la place des autres qui ont eux aussi leur propre mode de fonctionnement pas toujours bien compris ou perçu… Le diagnostic permet en premier lieu de mieux appréhender les situations de communication pouvant engendrer des incompréhensions mutuelles : savoir communiquer efficacement, de façon claire pour ses pairs, constitue déjà une première clé pour se (re)faire une place plus sereine et sécurisante au sein de l’organisation. Evidemment, il faut pour cela que l’adulte HPI accepte de ralentir son rythme… et parfois laisser le temps faire les choses en sachant qu’il a déjà anticipé les étapes à venir. Savoir s’entourer de collègues au fonctionnement analogue, HPI ou non, puisque la diversité construit plus efficacement que l’homogénéité stricte. Autant de pratiques salvatrices qui pourraient être détaillées, et devraient être détaillées, afin de permettre aux HPI de mieux s’accepter et mieux faire leur place dans le monde professionnel. Quid d’un accompagnement post-test afin de prévenir un éventuel naufrage professionnel et d’améliorer le bien être des travailleurs dans un souci d’harmonie collective ? Encore une fois, le manque cruel de praticiens de santé et de travailleurs sociaux au sein des institutions se fait sentir.

           A chacun donc, d’effectuer un subtil dosage entre camouflage total et affirmation revendiquée. A chacun d’adapter sa stratégie et son identité professionnelle au contexte dans lequel il évolue, le tout étant de pouvoir satisfaire ses besoins primordiaux de reconnaissance et d’écoute, ne pas laisser s’installer un faux-self source de souffrances. La réalisation de ses ambitions passe sans doute en premier lieu par là. On comprend qu’il devient alors fondamental de trouver des appuis, directs ou indirects, afin de se sentir soutenu dans sa quête, traverser les moments de doute, les remises en cause inévitables et souvent douloureuses du système… sans vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain !

Car les HPI ont bien un rôle à jouer au sein des institutions, conscients qu’ils sont des défis que ces dernières ont sans cesse à relever.

 

La place des adultes HPI au sein des institutions

Comment changer le monde sinon en émettant et échangeant des idées ? L’évolution vient naturellement par le mouvement, et donc il devient nécessaire d’initier cette dynamique au quotidien tout en maintenant une vision à long terme des effets souhaités.

Il s’avère pourtant souvent compliqué, délicat, douloureux pour les HPI en première ligne de manœuvrer autour du changement malgré leurs capacités de synthèse et d’analyse des tenants et aboutissants d’un état du système dans et pour lequel ils travaillent.

Les idées ne manquent pas : elles abondent. Il reste à savoir comment les partager, les diffuser, les faire accepter et reconnaître, sans mettre en péril son parcours professionnel, son éthique personnelle, ses valeurs.

Partager son idéal demeure fondamental pour un HPI qui ne peut se contenter d’accomplir ses tâches quotidiennes sans y infuser ce supplément d’âme qui, espère-t-il, pourra changer le monde. Cette contribution est indispensable à son équilibre interne, et s’il ne peut l’apporter dans la sphère professionnelle, il pourra s’y engager à travers des activités extra-professionnelles à portée humaniste. Cette première solution me semble cependant une fuite pour juguler la frustration ressentie dans la vie professionnelle. Ne pas pouvoir exploiter pleinement son potentiel est ressenti d’autant plus durement qu’on sait quoi faire et comment. Trop d’adultes HPI n’ont qu’un mot à la bouche : « laissez-moi faire ! » La tentation est alors grande d’aller voir ailleurs et de faire les choses par soi-même. Pour ceux qui restent, la souffrance éthique peut être grande : comment supporter de voir venir les dysfonctionnements en se sentant impuisant, devoir agir sous la pression en contradiction avec ses convictions ? Comment du même coup ne pas voir dans l’incarnation d’une telle figure, un élément indispensable à la surveillance de la bonne marche de l’institution ?

Visionnaire humaniste et analyste pragmatique, l’adulte HPI aurait tout intérêt à être reconnu pour l’ensemble de ses compétences même si elles semblent hors cadre. De même pour chaque acteur du système : cantonner un travailleur à son strict domaine de compétences, c’est priver l’organisation tout entière de savoir-faire et de savoir-être susceptibles de faire évoluer positivement le collectif. Sortir des cases temporairement et régulièrement permet de mieux assurer le fonctionnement et la fluidité des organisations.

Cela peut se traduire sous différentes formes de mises en place.

Je plaide pour une meilleure articulation des rôles dans les institutions.

L’adulte HPI de par ses caractéristiques de fonctionnement est à même de se positionner comme observateur à l’interface de différents services, de les analyser et de proposer des solutions d’amélioration de l’existant. Il me paraît indispensable de repenser les systèmes de façon horizontale afin de faire converger les idées et faire émerger les solutions émanant des acteurs du système. Il est bien sûr question ici d’instauration de relations interpersonnelles dénuées de pression hiérarchique de toute sorte : sans doute est-il utopiste de vouloir compter sur la bienveillance et le non-jugement des pairs, mais la création d’un espace de parole ne peut que contribuer par ailleurs à la facilitation des rapports professionnels. Il n’est pas question par contre d’établir un comité d’adultes surdoués reconnus comme tels. La valorisation des compétences au sens large de chaque acteur du système se doit d’être effective afin d’assurer la pérennité et la qualité des services assurés auprès des usagers. J’entends d’ici les objections, les critiques et les témoignages allant dans le sens de la vacuité d’une telle proposition. Pour avoir moi-même évolué dix ans dans un système sclérosant, je comprends la lassitude et le sentiment d’insatisfaction permanente qui en découle. Je voudrais aussi dire aux personnes concernées que rien n’est vain, et que s’ils n’étaient pas là pour alerter, proposer, le système irait encore plus mal. En outre, oser prendre sa place et laisser s’exprimer son potentiel nécessite d’être débarrasé du syndrome de l’imposteur et d’un manque de confiance en soi trop paralysant. Je crois fortement aux vertus de la vocation et de la passion en ce sens qu’elles peuvent réduire cette peur de ne pas être à la hauteur tout autant que celle d’étaler l’étenndue de ses compétences, cette sensation d’être toujours en marge dans une position pourtant acquise à la cause commune. Le sens de la mission, pour peu qu’il n’entraîne pas vers une dérive telle que le burn out, peut également aider à garder le cap en relativisant les pièges du quotidien. Encore une fois, les parcours professionnels se devraient d’être (mieux) accompagnés et permettre des espaces-temps de supervision pour reprendre son souffle.

Dans cette optique de mise en place d’observatoires et de valorisation des groupes de travail incluant le partage de la critique constructive du fonctionnement des institutions, les HPI seraient à même de faire jouer à plein leur réceptivité émotionnelle de façon constructive : leurs « antennes », telles des lanceurs d’alertes, ne devraient-elles pas être davantage écoutées ?

 

Agir d’abord pour soi afin d’agir pour les autres

En amont de la construction de solutions internes, lesquelles ne peuvent émaner que d’une volonté commune à tous d’avancer et de contribuer pleinement au bon fonctionnement du système – et dont la mise en place se révèle par conséquent souvent aléatoire, ou reportée, ou superficielle, frustrante, limitante… – peut-être est-il utile de mentionner quelques pratiques que les adultes HPI peuvent mettre en place d’eux-mêmes afin de mieux vivre leur rôle professionnel et en retirer davantage de satisfaction.

Il convient en tout premier lieu de ménager son hypersensibilité : les heurts dus à la confrontation violente entre réalité du terrain et idéaux personnels peuvent être adoucis, et non niés, par une prise de distance à effectuer régulièrement, avec ou sans aide. Pour cela, un outil tel que le journal de bord professionnel peut être utile – à charge de chacun d’instituer ce rituel d’écriture voire d’enregistrement audio, avec toutes les précautions de confidentialité que cela suppose. Véritable exutoire, il permet de canaliser les émotions exacerbées et de clarifier sa vision de la situation notamment en cas de désaccord, conflit, questionnement éthique. Il s’agira alors de pouvoir analyser par le filtre du récit son positionnement professionnel et de veiller à ne pas se faire phagocyter par un fonctionement trop basé sur l’émotionnel et fragilisant l’équilibre personnel.

           Un autre point qui me semble important concerne la perception de l’impact et de la valeur de son travail. Vous êtes une fourmi, alors que vous voudriez être un géant… Chaque pas compte : vous pouvez œuvrer à petite échelle mais avec grande intensité. Considérer humblement sa tâche, peut aider à ne pas se croire investi d’une mission de sauveur perpétuel. Prendre position en gardant sa ligne de conduite est certes épuisant, mais ce sentiment peut être allégé par celui de la reconnaissance envers soi-même en tout premier lieu. Faire ce qui semble juste et valable, digne de la mission, peut contribuer au renforcement du sentiment du devoir accompli. En dépit des bâtons dans les roues, des limites imposées par le système et de ses absurdités, regarder la qualité du travail fourni et reconnaître la différence que l’on a pu faire dans la vie ou le parcours d’une personne à un momet donné. Négocier avec le temps s’avère crucial : une vocation, une mission, se vit et se construit au jour le jour, et s’affermit dans la durée. C’est la constance des actions et des positionnements qui permettra de mieux sentir la cohérence entre « je pense, je ressens, j’expérimente » et donc d’accéder au sentiment d’accomplissement dans la durée, malgré le feu intérieur qui voudrait impulser tant de bouleversements pour qu’enfin le potentiel s’exprime pleinement, sans restriction. L’enjeu sous l’angle duquel le travail est envisagé peut être non pas dévalué, mais ramené à sa juste mesure en effectuant un travail d’allers-retours (avec l’aide d’un tiers qualifié si besoin) entre les actions ponctuelles et la portée qu’elles auront à plus ou moins long terme, même si on n’en perçoit pas les effets. Creuser son sillon patiemment, voilà le plus dur labeur pour qui bout d’impatience et pressent ce qui est à faire, et surtout ce qui reste à faire.

           La question de la reconnaissance s’avère également éminemment épineuse ; je pense qu’il convient avant toute chose de considérer qu’il relève quasiment de l’hygiène émotionnelle individuelle de s’administrer régulièrement quelques… fleurs, de s’attribuer des points positifs, indépendamment du regard des autres, supérieurs ou pairs. Qui plus est si l’institution où l’on œuvre n’offre que peu de retours sur le travail effectué. Un véritable travail à part entière que celui d’accepter les témoignages positifs: sans minimiser, sans remettre en question. L’ancrage d’un sentiment d’efficacité est nécessaire pour maintenir une sécurité intérieure et éviter les périodes de doutes qui nous font remettre en question nos compétences, avec excès. Particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de prendre soin des autres, à quel que niveau que ce soit : ce n’est possible que lorsqu’on prend déjà soin de soi. Ceci est bien sûr valable pour tout un chacun, à la différence près que les proportions et l’intensité attribuée aux expériences vécues par les adultes HPI seront excessives par rapport à la majorité des personnes. Il convient donc encore une fois de miser sur l’indulgence envers soi-même.

           Le système n’est pas parfait : c’est aussi pour cela que vous y avez un rôle à jouer, même si les lignes de fond ne semblent pas bouger d’un iota, vous avez fait bouger le rocher, à votre façon, unique, valable et précieuse.