Il y avait ces filles, au collège.
Ou plutôt pendant la période du collège.
Celles que j’admirais en secret, qui me semblaient fortes, déterminées, sûres d’avancer dans la bonne direction, sans concession.
Moi en mieux.

Ces filles qui m’ont montré la voie.

Je ne veux pas parler de T., suffisamment bonne élève pour honorer son père prof, suffisamment populaire pour s’attirer les bonnes grâces d’une petite cour. Je ne parlerai pas non plus de ses breloques qui tintaient en cours d’allemand : je me demandais comment c’était possible de supporter la journée durant un pareil attirail pesant cliquetant, surtout pour écrire – j’en aurais eu des douleurs arthtritiques aux poignets rien que d’y penser.
Je ne veux pas non plus parler de celles qui étaient nommées vulgairement les pétasses, sûres d’elles tout en surfaces maquillées et terriblement perdues sans le regard hébété de tous ceux dont elles réclamaient l’attention, en manque d’amour permanent.
Ni des looseuses dont je faisais partie, à savoir les « intellos » – vulgairement nommées également – et les « nuls » de la classe, ces deux clans réunissant généralement les personnes porteuses au choix de lunettes/appareil dentaire/vêtements sans marque/timidité marquée/boutons affirmés. Je cochais donc semblait-il quelques-unes de ces cases, sans m’y reconnaître pourtant, mais à cette époque il fallait s’identifier de façon nette, alors…

En dehors de tout ça, il y avait ces filles qui marchaient droit dans leurs bottes et que j’admirais, des Simone de Beauvoir en puissance dans mon imaginaire de l’époque.
J’étais incapable de m’entendre avec les personnes de mon âge, alors c’est bien sûr d’autres qui se sont montrées à moi comme des figures disons inspirantes.
C’est bien sûr aussi loin de l’école et ses petits martyres et traumatismes, que je trouvais de quoi nourrir mes espoirs d’ambition à travers des modèles de réussite.

Deux d’entre elles reviennent aujourd’hui dans ma mémoire, je ne sais pas pourquoi ou plutôt si : elles incarnaient une partie de ce que je voulais devenir et une partie de ce que j’ai réussi à être aujourd’hui. Et toutes les deux sont reliées quelque part à mon amour viscéral pour la langue, les langues toutes confondues.
Si le sport était pour moi un véritable cauchemar à cette période (période tout de même comprise entre 11 et 18 ans, autant dire un calvaire), j’assouvissais mon besoin de compétition et de dépassement personnel dans les concours d’orthographe.

Elles m’ont montré qu’on pouvait être intelligente et s’en sortir dans la vie.

Il y avait Solenne L.

Son immense crinière rousse qui me paraissait une parade suffisante pour compenser les (fameuses) lunettes de la bonne élève. Elle avait déjà gagné plusieurs fois, elle était même championne. Je la voyais à la télé, à New York. C’était l’apothéose, la consécration. Je poursuivais un rêve à travers ces gymkhanas (gros clins d’œil à ceux qui suivaient les Dicos d’or) : aller à Paris ; là où tout semblait se passer. Tout, je veux dire : toute la vie. La télé, les actualités, les émissions de variété… the place to be.
Je savais que si j’atteignais le stade des finales, je pourrais aller à Paris. Voir Solenne, une fille de chez moi, partir à New York grâce à sa connaissance de l’écriture des mots était la preuve que des gens de mon espèce pouvaient aussi atteindre leur part de chance dans la vie.
Comment faisait-elle ? Elle lisait, évidemment. J’étais plus petite, elle était déjà au lycée. Elle était pour moi si grande, déjà accomplie et je croyais fort que toutes les portes allaient s’ouvrir à elle vu l’exploit dont elle s’était rendue capable. Loin de m’écraser de découragement, son exemple me donnait l’élan pour recopier de plus belle les derniers mots de la lettre A dans le Larousse (évidemment : le Robert, jamais de ça chez moi, je ne sais pas pourquoi… certains sont vin blanc d’autres vin rouge, chez moi c’était Larousse). Je ne suis jamais arrivée jusqu’à seulement F et si j’ai mémorisé bien des orthographes, je ne suis pas sûre de savoir à nouveau bien écrire agouties (?).
Solenne, une statue de la liberté en chair et en os dans mon panthéon section femmes actuelles des années 90. Quand je savais qu’elle était dans la salle au moment de la dictée, moi dans la catégorie junior, elle dans la catégorie suivante qui devait écrire davantage, j’espérais secrètement que penser à elle me transmettrait par une mystérieuse empathie la force suffisante pour braver mes doutes face aux accords des verbes pronominaux et aux genres piégeux (comme j’aime les genres piégeux !).

 

Dans la même catégorie que moi, du moins pendant un temps je crois, Emmanuelle B.

Un roc au regard fier. Elle avait tout ce que je n’avais pas : une stature légèrement hiératique, un regard bleu sans lunettes, une peau mate, des parents enseignants, un collège bien classé dans la grande ville. Une assurance qui à mes yeux était finalement la seule chose qui me manquait peut-être pour réussir à atteindre mon Pari(s) rêvé ; ou bien c’était juste moi qui m’imaginais qu’il me manquait quelque chose, alors qu’il y avait simplement la chance, le nombre de candidats, le système cruel des tests après la dictée, une délicieuse torture intellectuelle qui pouvait décider de mon sort en quelques lignes.

Cette fille savait qu’elle avait du pouvoir : ça se voyait. Je m’imaginais, moi, arborant cette même fausse arrogance le lundi matin. Non, incapable. Je n’avais aucun soutien autour de moi.

Le savoir, c’est le pouvoir, il paraît. Oui, en bonne partie. Si on sait s’en emparer à bon escient.
Savoir écrire les mots est en tout cas un de mes pouvoirs et un de mes plaisirs.

Bien avant les figures célèbres aux voix que j’envierai, et venant après George Sand figure adorée je te vénère grand-mère de mon âme, tu vois j’en fais trop oui j’aurais dû développer les descriptions de ces filles femmes, entre les deux donc au milieu de ce qu’on appelle l’adolescence et qui pour moi ne fut que la suite de la crise existentielle de ma vie, il y avait ces filles.

Elles me disaient: tu peux oser briller.

Jamais je ne les ai approchées bien sûr : jamais je n’aurais osé leur dire mon admiration, l’inspiration qu’elles me donnaient, l’élan qu’elles alimentaient chez moi. L’espoir qu’un jour je puisse assumer moi aussi d’être brillante, la tête haute sur une scène pour aller chercher mon prix, au-delà des demi-finales où j’avais déjà rodé mon script (se lever à l’appel de son nom, traverser la salle, monter sur scène, se tenir debout, sourire, oser être pleinement fière sans fausse pudeur, reconnaître sa propre valeur), assumer que je pouvais tout, que j’étais sans limites.
J’aime à penser qu’un jour elles le sauront, j’aime encore plus que ce souvenir me revienne maintenant, loin des grandes figures médiatisées qui me font moins d’effet.

Tout près, tout près, se tiennent les êtres forts sensibles inspirants.

Je n’avais pas de figure féminine dans mon entourage pour me hisser haut.

Ces filles même de loin m’ont aussi construite, loin de tout sentiment de rivalité ou de jalousie, proches de ce que je voulais finalement devenir : une femme de lettres, cette expression si étrange désuète idiote peut-être sclérosée. Un être de lettres point final.

Merci Solenne et Louise, le collège et ses affres furent par moments bien loin de moi quand je pensais à ce que vous étiez capables d’accomplir, figures de proue vent debout, place de la Liberté.

marion dorval

Touchant. Vibrant. Inspirant.

Merci Marion d’être toi. Ceci m’inspire et j’espère qu’à mon tour, je serai moi de plus en plus…

Merci pour ce que tu es. Te lire est toujours source de joie et structurant pour moi qui doute et m’aime peu.

Tes paroles font tellement écho chez moi… ta sensibilité et tes mots pour l’exprimer me touchent profondément.