Autour de l’emploi des pronoms personnels « je » et « nous » dans les discours individuels et/ou collectifs.

Je ressens souvent le nous comme une forme de violence envers ma singularité. « On » m’inclut d’office dans un nous basé le plus souvent sur un dénominateur commun qui pour moi n’a pas vocation à faire de moi une membre d’un ensemble déjà constitué.

Pour autant, toute individualiste que je suis, je ressens en tant qu’être social ce besoin de reliance, à des conditions qui me conviennent et ne m’assimilent pas sans me demander mon avis.

Ma pensée en tout ou rien me fait préférer un nous universel sans distinction d’aucune sorte, tandis que ma peur du repli communautaire et de la domination d’un entre-soi me fait toujours hésiter à mettre un pied au-delà du seuil de groupes déjà constitués.

Parler au nom des autres est délicat: qui suis-je pour dire nous? 

Parler en son nom propre l’est tout autant: qui suis-je pour me dissocier du nous et prendre position sans me préoccuper des autres?

Enjeux du quotidien définissant les rouages de la vie en société, les usages du « je-nous » m’apparaissent comme cruciaux alors que naissent à chaque instant de nouveaux cercles tentant de recréer du lien dit social, dans le monde virtuel ou réel.

Quelques évidences et portes ouvertes que je souhaitais cependant remettre en perspective ici.

Les règles du je

Le je se conçoit comme une quête d’identité: ainsi le « jeu du je » peut prendre la forme d’une partie à durée indéterminée. 

La singularité se construit-elle ou s’acquiert-elle?

La réponse à cette question varie évidemment selon la société dans laquelle un individu évolue: doit-on faire sa place ou est-on déjà inscrit dans un collectif qui inclut les individualités comme somme d’un tout?

Je pense ici aux cultures asiatiques où la cohésion prônée tend à fondre chacun dès la prime enfance dans un ensemble fortement structuré.

Tout système, familial, éducatif, culturel, peut également jouer ce même rôle d’assimilation, reconnaissant à l’individu la compétence de renforcer le « nous « , et par là-même la prise en compte de l’importance de son existence pour le maintien de la structure en place. Ainsi, trouver sa place en tant que « je » peut être facilité dans ce type d’échange équitable en apparence. 

Construire son identité, la trouver: un cheminement qui répond au besoin vital d’être accueilli, accepté, compris, en tant que « soi », indépendamment des autres.

Le je conçu trivialement comme ego est quant à lui chargé de connotations négatives dans nos sociétés imprégnées par la judéo-chrétienté. 

Egoïsme, égocentrisme sont souvent associés à la quête de soi et à l’introspection. 

Dès lors, s’affirmer devient un jeu d’équilibriste où il faut veiller à n’en faire ni trop, ni pas assez. En tant qu’introvertie, mon « je » prend souvent le pas sur la conscience des « autres ». Au nom de mes besoins strictement personnels, je module mon inscription dans le nous pour me sentir exister sans être étouffée. D’autres « je » éprouvent le besoin contraire. En clair, personne ne suit la même règle du jeu…

Savoir qui je suis et prendre place, jusqu’où? 

Cette liberté individuelle dont les contours sont dans le meilleur des cas modulables et respectueuses d’autrui, au nom de quoi puis-je l’exercer? 

J’y vois un préalable indispensable pour construire avec les autres une relation digne de ce nom. 

Les liens qui se nous

On le voit, c’est du bon sens: l’identité se construit forcément en rapport à des modèles préexistants (famille, société, groupes constitués…). 

La partie de « je » se joue donc dans une tension inévitable entre identification vs émancipation, opposition vs alliance. Ce double mouvement est une confrontation à l’altérité indispensable pour affirmer sa singularité.

Le je sans le nous conduit à l’invisibilisation, voire l’isolement et l’exclusion. A l’autre extrémité, le je phagocyté par le nous est susceptible d’alimenter tout système basé sur le pouvoir et la domination.

Le lien qui se noue entre nos individualités dépend étroitement du mode de constitution du « nous” : comment un individu a-t-il accès un groupe déjà constitué? Y est-il admis d’office? Faut-il un signe particulier pour y avoir sa place? Comment évolue la place de chacun au sein d’un collectif? 

L’endroit du lien entre je et nous, cette articulation si particulière, est pour moi à l’image de toute relation: elle est bien plus que la somme des individualités. Elle est une autre entité, tenant compte de chacun, pour construire un autre mode de pensée créatif par nature. 

L’ostracisation survient quand le nous prend peur de la singularité. Cette singularité soudain plurielle, menaçante car différente. 

Ma singularité est évaluée par les normes sociétales en vigueur: si je suis apte à rentrer dans le système, alors je suis acceptée pour y contribuer.

Si au contraire ma singularité contrarie les normes au point de déséquilibrer la dynamique du groupe, je serai mis à la marge.

Les périphéries du nous, ce sont ces singularités prêtes à s’échapper du système car trop loin de son centre. 

Le nous tissé serré, si serré qu’il étrangle ses membre, préserve le système en niant l’individu.

A l’inverse, un ensemble sans aucune entrave, qui laisserait chacun libre d’adhérer ou non au collectif, empêcherait l’élaboration d’une vision commune et la construction d’une société cohérente et faisant preuve de cohésion.

C’est là la délicate articulation du je-nous : pour se tenir droit, le genou se doit d’être relativement stable. Pour faire un pas en avant, le genou doit faire preuve de souplesse. Accepter un mouvement de va-et-vient, accepter une géométrie variable de la dimension collective. Ni figée, ni dispersée. Encore faut-il que la colonne vertébrale, ce qui nous tient debout, soit bien-portante. Colonne berceau de notre vulnérabilité, qui fait notre humanité et nous permet donc de faire communauté.

Inclusion vs fusion

L’inclusion (étymologiquement: fermer dedans), un terme qui présuppose toujours que ce sont les éléments extérieurs, en marge, périphériques, qui doivent s’inclure (notion d’effort) ou être inclus (notion de passivité) dans un ensemble déjà formé. L’inclusion telle qu’on l’envisage aujourd’hui est à sens unique: c’est l’intégration de ceux qui sont minoritaires dans une communauté dont la norme prédomine et en clair, cela concerne toutes les personnes en marge du système économique, politique, sociétal. L’inclusion pourrait pourtant au sens strict se faire dans les deux sens, puisqu’elle nécessite juste un groupe constitué et un individu isolé. Pour cela, il faut que chacun sorte de temps en temps de son cercle habituel pour fréquenter celui des autres…

L’inclusion c’est aussi l’emploi du nous abusif: on considère trop souvent qu’à condition de faire partie d’un cercle, on y est assimilé sans prise en compte de notre différence au sein même d’un ensemble. L’assimilation violente, c’est ce que je ressens en étant apostrophée via un appel à ma condition physique, sociale, mentale, sexuelle, religieuse: le discours est alors basé sur ce que je suis censé penser, faire, décider à cause ou en fonction de cette appartenance. 

Or ma singularité ne se résume pas à cette inclusion. C’est là qu’on se dirige vers une fusion : cette violence du nous qui dissout instaure aussi des liens de dépendance. On veut que chaque membre du nous conserve une loyauté de pensée et d’acte envers sa communauté, parfois au prix d’une dissonance cognitive forte. Vais-je adhérer à tout ce qui se joue dans le nous? Vais-je réfuter? Fuir? Ou faire évoluer le cercle en me permettant d’y revendiquer ma singularité, pour une meilleure inclusion?

Plutôt qu’une inclusion, je préfère l’image du sertissage d’un bijou auquel on rajoute des pierres, chacune bien visible et brillant de plus belle dans le tout formé par l’alliage.

Je ne serai jamais nous à moi tout seul, nous ne reflètera jamais complètement chaque je. Les frontières invisibles de l’une et l’autre partie sont aussi le lieu de construction d’une communauté. Pour cela, aller et venir en dehors d’une communauté me paraît la garantie d’éviter le repli et l’entre-soi sclérosant. 

Une autre possibilité de rester dans une approche vivante du lien « je-nous »: se rappeler de l’Histoire, celle des individus, celle de la constitution des groupes et systèmes. Cette forme de reconnaissance favorise également la conscience d’une non-séparation des individualités, chacun s’insérant en conservant ce qui lui est propre, au service d’un « nous » plus large.

Chacun vient nourrir le cercle et se laisse nourrir par lui dans un rapport d’interdépendance sans domination. Un cercle qui s’élargit à l’horizontale et ne se ferme jamais. 

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