land art enso

J’avoue, c’eût été facile de céder à l’abattement, d’autant plus que novembre est un mois que je redoute toujours.

Je ne sais pas ce qui est le plus difficile: pressentir les choses en ayant la conscience aiguë qu’elles doivent survenir pour peut-être changer enfin, ou bien s’accrocher à des visions rassurantes en vivant dans un passé mortifère et s’effondrer quand la réalité nous rattrape.

Comme d’habitude je navigue entre les deux, mais ma foi ardente l’emporte heureusement vers l’inspir et donc le mouvement du vivant.

Je vois un monde qui hurle son besoin d’amour.

Reconfinement: mêmes causes mêmes effets.

D’abord cette vision prégnante dans mon esprit, en doublure des mots prononcés: le dessous d’une chaussure noire de businessman au-dessus de tous, qui écraserait tout.

Des décisions qui n’ont plus honte d’affirmer haut et fort la vision d’un monde marchand où l’humain n’a que faire de ses besoins autres que matériels, a fortiori s’il n’est pas capable lui-même de participer à leur production, a fortiori si cela implique autre chose que vivre pour travailler de 8h à 18h puis rentrer se coucher.

Rien ne change jusqu’ici, car ceux qui étaient déjà bien invisibilisés par un système déshumanisant le sont encore plus: on a juste poussé les murs pour les exclure davantage. Le sens du mot « service » est dévoyé pour mieux opposer les uns aux autres: soigner, instruire, protéger, n’est plus un choix mais une soumission à des règles qui échappent au bon sens et au dévouement initialement choisi.

Tout est fait pour céder à le tentation de diviser, de séparer. Tout est fait pour se lamenter, rester dans la peur, se resserrer la gorge, se circonscrire dans nos actes, nos pensées, nos rêves.

Et pourtant je n’ai jamais connu de moment plus propice pour éprouver un sentiment d’unité viscérale.

Tous les âges de la vie défilent sans distinction dans les actes contraints actuellement: grandir mourir au contact des autres, tomber en marchant en se levant, être doucement relevé, essayer seul ou à plusieurs, jouer dedans dehors sur les planches face caméra, séduire, rencontrer ici ailleurs demain plus tard, aimer, réussir échouer tenter, (s’)exposer, échanger les souffles, courir loin longtemps, voyager, risquer, rêver, déclamer, sourire, recommencer, visiter, imaginer… Par temps de covid confinante, avoir 10 ans, 20 ou 80, c’est se retrouver face au choix douloureux d’envisager son futur à l’aune du bon vouloir d’un pouvoir dominant, être confronté au dilemme des choix moraux favorisant la santé physique éternellement opposée à la santé mentale, à ne plus savoir si l’on agit bien pour soi, pour les siens, pour les autres, pour l’ensemble.

Je choisis d’embrasser l’incertitude avec l’ardeur de ma foi.

Je dois dire que malgré cette chape de plomb palpable, savoir apprivoiser l’inconnu grâce à l’improvisation, la méditation, est une chance incroyable. Entrevoir les possibles dans un cadre qui paraît rigide et fermé, élargir sans cesse la trame qui semble tissée trop serrée, dégager des espace-temps de liberté, se sentir en sécurité intérieure, même fragile, est précieux.

Les espace-temps de création sont moins circonscrits que ce que l’on croit, mais nous avons appris à nous enfermer pour créer avec des tas d’objets, des tas d’intermédiaires entre le message et le public et nous voilà dépendants de cette machinerie. Le spectacle vivant dépend du capitalisme. Je veux croire qu’il n’appartient qu’à nous de le ressusciter par tous les moyens, sans retomber dans cette histoire de consommation de loisirs et d’une scission artiste-public. Le monde est une scène à lui tout seul – « oui mais on fait comment pour vivre? » Je ne sais pas, je suis par contre sûre que réécrire la même histoire c’est courir à nouveau vers la même perte.

Tout est à repenser et qui dit pensée dit langage pour agir en cohérence. Et parler le langage des autres pour mieux le comprendre et créer: celui du passé pour en tenir compte, car effacer c’est couper les racines d’un arbre, et celui de l’Autre car il m’apprend à voir le monde avec d’autres yeux, des possibilités plus larges, des nuances plus riches. Le langage est notre moyen pour incarner notre monde intérieur et construire une réalité commune, ce depuis on ne sait plus trop quand! Une langue est vivante quand elle est parlée, chantée, écrite, quand elle se mixe, se module, se déploie dans toutes ses subtilités, évolue. Un locuteur est vivant quand il sait choisir ses propres mots sans se laisser imposer des discours qui ne collent pas au monde dans lequel il veut vivre. Les mots sont importants: au-delà du rapport signifiant-signifié, ils portent en eux, au creux de chaque lettre, des vibrations intimes qui résonnent longtemps dans les têtes et les corps. Une langue s’incarne dans le corps, les gestes, l’attention envers soi, envers l’autre, le regard.

J’entends un monde qui crie son besoin d’amour, désespérément.

The world is crying out for love.

Cela exige de nous tellement plus que de simples paroles et espérances.

C’est une aventure tellement impliquante! et extraordinaire au sens propre du terme, pour se retourner et voir dans les failles, les nôtres et celles des autres, un même sentiment d’appartenance humaine, une vulnérabilité qui pourrait rapprocher au lieu de diviser.

Les rythmes dans nos veines n’ont pas fini de battre, comme autant de voix singulières qui peuvent encore s’accorder en unis-sons.

Mais ça c’est possible si chacun se met dans le choeur.

Vous savez, dans une chorale, il y a bien pire que chanter « faux » : chanter à demi.

Celui qui chante faux, s’il apprend à écouter, à s’écouter, et avec l’aide des autres, va apprivoiser sa voix et la faire sonner juste.

Celui qui chante à demi ne connaît pas sa voix.e. Il reste dans le flou, dans la peur d’en faire trop, d’exister pour de vrai. Il n’apporte au choeur qu’un doute: les autres ne l’entendent pas et lui-même ne sait pas trop s’il est dedans, dehors…

On ne sait pas qui l’autre est véritablement tant qu’on n’a pas vu sa puissance dans les failles qu’il est capable de révéler, encore faut-il accepter de se mettre à nu. Je crois qu’on a encore beaucoup d’armures à faire tomber, il est facile même quand on sait bien chanter de se croire arrivé, protégé, confiné dans sa vie comme dans un cocon qui finirait par nous étouffer.

La vulnérabilité nous fait vite pencher dans le repli, le rejet, la peur sinon ne nous réveillons pas pour distinguer sa face brillante.

Elle est ce qui constitue notre supplément d’âme.

Il est étrange de constater comme la mort nous fait trembler, autant la mort physique que la mort des systèmes sclérosés, et en cette veille de Toussaint, je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces lignées de multiples fois croisées pour donner naissance à ce que nous sommes aujourd’hui. Les trames des destinées humaines dépendent de ce qui s’est passé mais surtout de ce que nous déciderons de faire de demain.

Je me demande de qui je veux faire dépendre mes rêves, mes ambitions, ma foi.

Aucune certitude en moi qui pourrait rassurer de façon conventionnelle, mais comme je n’ai jamais réussi à avoir une vie normale ça n’est pas nouveau.

Une seule chose dont je suis sûre: j’ai envie de continuer à ressentir l’écho des voix.es; ça fait déjà un an que ça se produit autour de ma toute petite vie, de plus en plus régulièrement, et je sais que faire langue commune avec tout ce que ça implique comme frottements et frustrations, est une aventure que je veux vivre avec joie et confiance.

Porter sa voix et celle des autres est un acte de foi qui nous demande de voir au-delà des divisions. Embrasser le tout, embrasser l’incertitude, faire choeur.

Merci à l’artiste généreux qui a laissé cette oeuvre magnifique dans la verdure: spirale non fermée, mandala sacré, petit enso de landart qui nous rappelle que la vie est toujours en mouvement générateur tant que nous respirons, créons, élargissons avec confiance et joie, en faisant avec ce qui nous est prêté durant l’expérience de la vie, et donc en faisant UN.

marion dorval

Touchant. Vibrant. Inspirant.

Merci Marion d’être toi. Ceci m’inspire et j’espère qu’à mon tour, je serai moi de plus en plus…

Merci pour ce que tu es. Te lire est toujours source de joie et structurant pour moi qui doute et m’aime peu.

Tes paroles font tellement écho chez moi… ta sensibilité et tes mots pour l’exprimer me touchent profondément.